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On sait que
théoriquement, l'ennui peut naître
d'un grand nombre de causes, qui peuvent soit
venir des professeurs, soit de l'institution, soit
des élèves ou soit du savoir. Nous
avons d'abord cherché à confronter
ces postulats à l'épreuve du terrain.
Les mêmes facteurs sont-ils cités ?
Quel poids respectif leur est attribué ?
Quel type d'individu invoque plus volontiers une
cause en particulier ? Pourquoi le fait-il ? Quel
rôle la discipline en elle-même
peut-elle jouer dans la production de l'ennui ? Ces
questions ont inspiré l'analyse que nous
allons à présent
développer.
De l'analyse des
différents facteurs de l'ennui, on peut
relever un certain nombre de constantes
: · Une cause
d'ennui est souvent fortement reliée
à une ou des disciplines
particulières. · Chaque cause
d'ennui s'appuie sur une représentation
associée, comme celle du " métier ",
de la " culture générale
"
· Les
élèves se révèlent
très attachés, non à l'esprit
de l'institution scolaire, mais à ses
formes. Nous allons
à présent le démontrer
à travers ces sept causes principales de
l'ennui. Cette
catégorie est certainement l'une
des plus riches en témoignages. En
effet, les professeurs, selon les
élèves, sont, en cas
d'ennui, les premiers fautifs car de
même que le " bon " enseignant fait
le " bon " élève, comme le
rappelle un lycéen de seconde :
<<Il
faudrait déjà avoir de bons
professeurs car sans bons professeurs, il
n'y a pas de bons
élèves.
>>(G-sec), le " bon " professeur
doit savoir faire un cours
intéressant, sinon il ne
mérite pas son titre d'enseignant
et il doit être remplacé ou
du moins envoyé en
formation. Pourquoi la
relation pédagogique occupe-t-elle la
première place dans la production de l'ennui
? On peut avancer dès à
présent quelques explications : · Les
élèves peuvent éprouver des
difficultés à trouver un sens
global au travail scolaire. Cette recherche
de significations doit être relayée
à l'intérieur du lycée par le
biais de la relation pédagogique ou de la
mise en forme du cours... · Une
autre raison pouvant expliquer l'importance du
rôle du professeur est le peu de
satisfaction intrinsèque retiré dans
le travail scolaire. L'enseignant, et la
relation que les élèves ont
établi avec lui, reste la seule variable qui
sépare un travail en classe pénible
d'un cours agréable... Les
enseignants reçoivent donc un certain nombre
de reproches que l'on peut résumer ainsi
: "
Ils ne sont pas assez enthousiastes " Des
élèves arrivent en cours passifs,
c'est-à-dire sans désir, et semblent
avoir grand besoin du désir de l'autre pour
éprouver eux-mêmes un désir.
Un grand nombre de
questionnaires insistent sur l'importance du
professeur pour motiver les élèves.
Son enthousiasme doit être
communicatif. <<Je
pense que lorsqu'on s'ennuie en cours cela vient
beaucoup de l'attitude des professeurs. Il faudrait
que certains montrent un peu plus d'enthousiasme et
qu'ils nous transmettent leurs connaissances un peu
plus par vocation que pour l'argent. Nous avons
cette année une prof de français qui
se préoccupe beaucoup plus de nous que de sa
paye et on voit tout de suite la différence
avec les autres.>>
(F- 1 SMS) <<Certains
cours sont ennuyeux : pas pour leurs contenus mais
par la non volonté, la lassitude de certains
professeurs qui ont l'air d'être là
par dépit et à regret de ne pas avoir
pu faire autre chose.
>>(F- 1 L)
<<Une
aide des professeurs pour nous motiver à
travailler.>>
(G- 1 S) Le dernier
extrait résume l'idée
générale : puisque les
élèves ne sont pas en désir de
savoir, il faut que le désir vienne du
professeur. L'émotion
que l'on ne trouve pas dans le travail scolaire, on
va essayer de la retrouver dans les relations avec
les professeurs. Pour éprouver un
désir, il faut que les lycéens soient
eux-mêmes objets de désir, que leurs
enseignants croient en leur réussite, parce
qu'eux-mêmes n'y croient pas assez forts pour
se passer du désir de l'autre, surtout les
moins bons [Charlot, 1999]. C'est pourquoi
les lycéens peuvent être amenés
à formuler cet autre reproche : "
Ils ne
s'intéressent qu'aux meilleurs
" Un autre
soupçon pèse sur la
professionnalité du professeur,
celui qui concerne son sens de la justice.
Le professeur doit s'intéresser
à tous, voire à la limite
plus à ceux qui ont des
difficultés (cognitives ou
comportementales) afin de les " pousser "
sur le " chemin de la réussite ".
L'image utilisée est assez parlante
: elle indique que les jeunes se sentent
passifs comme une pierre qu'on roule sur
un chemin. Encore une fois c'est à
l'enseignant de les motiver parce qu'eux
ne le sont pas, et que ce sont eux qui en
ont le plus besoin. A aucun moment
ces adolescents montrent qu'ils pourraient
se mobiliser
eux-mêmes. <<Je
voudrais que les profs ne travaillent pas qu'avec
les meilleurs. Je voudrais que les profs nous
donnent des exemples concrets sur ce qu'ils
expliquent.>>
(G-sec) " Ils utilisent des
méthodes d'enseignement inadaptées
" Cette fois, les
reproches ne portent plus sur les qualités
personnelles ou professionnelles du professeur (son
enthousiasme, sa volonté de faire
réussir tout le monde), mais sur les
méthodes employées pour faire leurs
cours. Pour les lycéens, l'ennui est surtout
un problème de manière, comme le
montre cet extrait : <<Oui,
ce sont les professeurs qui rendent une
matière agréable, ils devraient
peut-être changer leur manière de
faire cours.>>
(F- 1 STT). Le
remède dès lors leur apparaît
comme simple et relativement facile à mettre
en uvre (sous réserve d'obtenir les
moyens financiers nécessaires). Il faut
utiliser des moyens audiovisuels, des jeux de
rôles, les nouvelles technologies, faire des
sorties, des voyages à
l'étranger. <<Changer
de manière d'enseigner : plus de films ou de
visites ; et moins écrire.
Éventuellement, changer de
professeur.>>
(G- 1 S) <<Oui,
on devrait passer plus de vidéo, faire plus
de sorties : par exemple, si en français on
étudie une pièce de
théâtre, qu'on aille la voir, pour se
rendre compte comment elle se joue... En langues,
passer des vidéos en sous titré pour
connaître mieux les modes de vie, les villes
du pays...>>(G
- sec) Une
méthode en particulier est
incriminée, c'est celle qui fait appel au "
par cur ". <<En
histoire, apprendre des dates, et des noms de
personnages ou de bataille, c'est encombrer notre
mémoire inutilement. De même pour la
biologie ou la physique - chimie, s'encombrer de
noms de biologistes ou de physiciens pas du tout
connus ne nous sert à rien. Il faudrait
plutôt retenir leurs découvertes ou
leurs
expériences.>>
(G- sec) <<Les
formules chimiques ou de physique, les expressions
"barbares" en bio, les détails des
uvres aux programmes de lettres (en
1ère et terminale): connaître tous les
noms des personnages, toutes leurs
actions.>>
(F- T L) Cette
focalisation sur le " par cur " est assez
étonnante, car de plus en plus, le
lycée demande aux élèves de
faire preuve d'une réflexion personnelle et
non de réciter leurs cours. A.
Barrère [1997] remarque en effet que
les tâches demandées aux
élèves sont de plus en plus
exigeantes et intelligentes, dans le sens où
elles ne demandent pas de répéter ou
d'imiter mais de montrer que l'on a compris, et
d'être capable d'utiliser les connaissances
acquises pour démontrer quelque chose, et
non d'appliquer " bêtement " des formules et
des procédés. L'exemple du
baccalauréat est à ce sujet
relativement parlant : il n'y que peu
d'épreuves où l'on demande aux
élèves de réciter leurs cours,
ce qui n'est d'ailleurs pas le cas à
l'université comme le souligne A.
Barrère. Un "
concept " défini par Charlot
[1999] peut sans doute nous
éclairer sur ce point. Il distingue
en effet deux types de disciplines :
les disciplines " puzzle "
où il y a une logique ; si on la
comprend, il est facile d'écouter
et de retenir les explications du
professeur (d'où l'importance
d'avoir un professeur qui explique bien et
qui peut réexpliquer), et les
disciplines " scrabble ", à
base de mots, où il y a à la
limite rien à comprendre et
où il faut faire un très
gros effort de
mémorisation. L'élève
est dans les disciplines " scrabble "
complètement dépendant de
l'enseignant. Pour Charlot, c'est souvent le cas de
l'histoire, et effectivement on voit
déjà que les élèves se
représentent l'histoire comme un
amoncellement de dates, de noms de personnages,
d'événements à apprendre.
Néanmoins, on ne peut pas
généraliser, une discipline n'est pas
classable en soi, mais en fonction du rapport que
l'élève entretient avec la
discipline. " Puzzle " et " scrabble " ne se
confondent pas forcément ni avec
enseignement général et technique ou
professionnel, ni avec abstrait ou
concret. On peut donc
expliquer ce rejet du " par cur ", et de
l'effort qui lui est associé, non
parce que l'élève est
forcément " paresseux ", mais parce que cela
ne fait pas sens pour lui. S'il y a une
logique, l'effort est moindre et ce n'est pas
seulement de la mémorisation. C'est pourquoi
un certain nombre de réponses conseillent
comme remède à l'ennui de "
bien
comprendre avant
d'apprendre. "
(F - 1 STT) S'il faut vraiment qu'il y ait effort
de mémorisation, il faut que celui-ci soit
le plus indolore possible. Ainsi, les langues
devraient s'apprendre en s'immergeant dans un bain
linguistique lors de voyages à
l'étranger, et les leçons devraient
se présenter comme des jeux ou comme des
films que l'on ingurgiterait passivement. L'extrait
suivant montre assez ce désir de rejeter
tout effort :
<<Oui,
les supprimer ; notamment l'économie pour
notre section ou éventuellement la
travailler à partir de cassettes
vidéos.
>>(F- T SMS) Cela signifie en
clair que si l'on ne peut pas supprimer les cours,
alors il faut que cela nécessite le moins
d'efforts possibles en utilisant des moyens
audiovisuels. L'essentiel est de ne pas utiliser
des moyens " scolaires " et donc forcément
ennuyeux. Pour un élève, " l'ennui
scolaire " est presque un pléonasme, car
l'ennui est forcément associé au "
scolaire ". " Leur parole est ennuyeuse
" Il y a un
certain refus que le professeur ait seul
le droit de parler.
L'élève entend
être reconnu comme
interlocuteur (et non pas
seulement comme interrogé). Le
professeur peut être rejeté
dans toute sa personne, symbolisée
par sa parole. <<Ce
qui paraît inutile et sans
intérêt, ce sont les
raisonnements et les commentaires des
professeurs.>>
(G-sec) L'élève
aimerait aussi rencontrer d'autres
interlocuteurs qui ne seraient pas
ses professeurs, pour avoir des
interlocuteurs en face de lui qui n'aient
pas d'autorité sur lui. <<Nous
devrions rencontrer des personnes et
dialoguer avec, dans de nombreuses
matières pour plus ouvrir le
dialogue et sûrement mieux assimiler
certaines
connaissances.>>
(G- sec). <<Par
exemple, des témoignages de
survivants, d'anciens combattants avec
plus de reportages
cinématographiques nous mettraient
plus dans
l'ambiance.>>
(G- 1 ES) <<ll
y a un remède. C'est de mettre plus
d'émotion, de vie dans le cours, pas un
cours ennuyant où on ne fait que parler. Ne
pas faire un cours
magistral.>>
(G-sec) " Les profs font trop
écrire " Une
méthode est très largement
décriée, celle du cours
magistral et de la prise de notes qui
l'accompagne. En effet, en se
plaignant de trop écrire, les
élèves désignent en
réalité le fait de prendre
des notes, et plus
précisément d'écrire
sous la dictée. On fonctionne sur
un modèle classique de transmission
des connaissances par la parole du
professeur. L'élève,
passif, se contente de copier et il ne
voit pas a priori pourquoi il devrait
effectuer ce travail, alors qu'il serait
si simple qu'on lui fournisse les
polycopiés du
cours.<<Non,
car ces matières ne sont pas
vivantes, on se contente de copier et
d'apprendre, ce n'est que du bourrage de
crâne. Je parle du cours et non des
TP qui sont plus
vivants.>>
(F-T SMS). Il y a un
stéréotype dans l'attitude
de l'élève : assis sur une
chaise, il copie des heures durant. Ce mot
" copier " n'est d'ailleurs pas
innocent. Copier, c'est
écrire des mots qui ne sont les
siens, c'est écrire les mots du
professeur sans se les être
appropriés. Les
élèves gémissent sans
cesse : " On ne fait que gratter ",
comme si l'écriture les mettait
face à des tâches dont le
contenu ne renvoyait pas à des
activités de la discipline
[Jellab, 1998]. <<Il
faudrait plus laisser la parole aux
élèves, les laisser s'exprimer
publiquement (en classe), afin de débattre
sur des sujets plus ou moins importants
plutôt que de faire prendre des notes aux
élèves sans qu'ils ne prennent
goût ou
comprennent.>>
(G-T STT) Enfin, le
lycée est globalement perçu comme une
institution qui est aussi agent d'apprentissage.
L'utilisation massive de vocables comme " il
faudrait que le professeur " ou de " les profs
devraient " le montre clairement. Elle est
très peu individualisée :
elle apparaît rarement sous la forme " mon
professeur ", ou " tel professeur ". Ce n'est
pas une relation personnelle qui s'établit,
mais un rapport fondé sur le statut de
chacun des acteurs : les
élèves d'un côté, les
enseignants, fonctionnaires de l'Éducation
Nationale de l'autre. C'est l'institution qui
apprend aux élèves, et non l'action
d'individus singuliers. Or les lycéens
accordent une grande importance aux relations
humaines. Il est probable que cette absence de
liens singuliers dans l'univers scolaire contribue
à rendre l'école ennuyeuse pour
certains jeunes. Sont
regroupés dans cette
catégorie tous les textes qui font
référence à la
culture générale.
L'expression " culture
générale " peut adopter de
significations différentes selon
que l'on est lycéen ou
enseignant. En effet,
quand les enseignants parlent de culture,
ils se réfèrent
implicitement à la culture
générale,
c'est-à-dire acquise grâce
aux disciplines du même nom, qui
doit être gratuite et
désintéressée. Mais
pour les élèves, quelles
sont les caractéristiques de la "
culture générale " ? Nous
allons voir que la vie quotidienne
intéresse les élèves.
Cependant, on aurait tort de croire que
les élèves ne sont capables
de s'intéresser au monde que dans
ce qu'il a de plus concret. Pour certains,
tout (questions existentielles et
problèmes sociaux) est d'ailleurs
mis sur le même plan : <<Des
cours se rapportant à des sujets universels
(qu'est-ce que la mort ? Le chômage, est-ce
une bonne
chose
).>>
(G-sec) Ce
mélange des genres ne facilite pas
l'analyse, néanmoins on peut
caractériser ainsi la " culture " telle
que le conçoivent les
élèves : 1)
Tout
d'abord, elle permet de découvrir et de
mieux comprendre le monde, les autres, et
moi-même, et de mieux me faire comprendre
d'eux. <<La
culture : quelques notions historiques à
connaître et à mettre en
parallèle le présent pour
éviter les erreurs du passé ;
philosophiques; linguistiques pour communiquer;
artistiques : éveiller les
élèves.>>
(F-sec). <<Être
logique, clair et structuré dans nos
idées, ce qui permet aux autres de nous
comprendre mieux. >>(G-sec). Mais ce n'est pas
vrai pour tous les jeunes. Chez certains, il n'y
pas d'équivalence entre découverte du
monde et culture générale. Qu'on en
juge par l'extrait suivant : <<La
chimie [est inutile et sans
intérêt]: constitution
des molécules car
ultérieurement je n'aurai pas
besoin de le savoir pour m'occuper
d'enfants. L'économie lorsqu'il
s'agit de l'économie de
l'État ou des entreprises car je
n'en aurais aucune utilité par
contre ce qui concerne les recettes et
dépenses d'un foyer
utile
pour plus tard. Je pense que ce serait
plus utile d'apprendre à lire une
fiche de paye, une feuille de soin,
remplir une feuille
maladie.>>
(F- T SMS) Le monde
est ici réduit à
l'expérience personnelle que peut
en faire cette lycéenne : soigner
des enfants, tenir un
foyer
2)
Elle peut être générale ou
concerner seulement quelques matières en
particulier, et là encore on remarque qu'il
s'agit toujours ou presque des mêmes
matières qui sont concernées, les
disciplines scientifiques étant les grandes
absentes de ce discours : <<L'histoire
et les SES pour acquérir une bonne culture
générale>>
(F-T ES) <<L'histoire
et la géographie pour notre culture
générale et notre
passé.>>
(F - T L) 3)
La
culture doit permettre l'expression
personnelle Cette
caractéristique est flagrante dès
qu'on s'intéresse à l'enseignement
des lettres. Il ne s'agit plus d'essayer de porter
un jugement esthétique sur un texte
littéraire, ou de produire des
développements structurés pour
proposer une argumentation qui fasse appel à
son point de vue, mais aussi aux points de vue
d'autres auteurs dont on est capable
d'apprécier, de discuter et de nuancer.
Il s'agit de pouvoir s'exprimer, de
donner son point de vue. A. Barrère
[1997] note aussi ce passage de la "
gratuité " de la culture
générale à
l'expressivité. <<S'écarter
de notre vieux système démodé
où la définition de la
réussite est un travail structuré
avec un plan aliénant. Laisser à
l'élève la possibilité de
plonger dans un texte littéraire
plutôt que le guider dans un système
oppressant où l'on ne peut pas afficher sa
propre
personnalité/sensibilité.>>
(F- 1 ES) Il y a ici un
refus assez radical (avec l'utilisation des mots "
oppressant ", " aliénant ") de tout ce qui
est plan, qui est assimilé à une
convention, ce qui est considéré
comme quelque chose de sec et de formel qui fait
obstacle à l'expression du
moi.... Les
élèves savent qu'aller au
lycée permet d'acquérir une culture
générale, mais peu donnent à
l'expression " culture générale " le
même sens que les
enseignants. Pour les
élèves, la culture
générale est synonyme de
découverte de soi et des autres,
d'expression personnelle, et elle est
étroitement associée aux disciplines
littéraires. Ces divergences
élèves -enseignants sur la culture
générale sont toutefois minimes,
quand on s'aperçoit que d'autres
élèves reprennent l'expression, mais
la vident complètement de son contenu
habituel. Une des
significations majeure de la présence au
lycée est celle de l'utilité des
savoirs dans la vie quotidienne. On vient au
lycée pour acquérir des connaissances
qui pourront être réutilisées
dans la vie de tous les jours, soit parce que c'est
nécessaire à la vie en
société (s'exprimer, compter
),
soit pour son plaisir personnel <<C'est
utile pour le bricolage ou certaines
réparations et même quelquefois la
maintenance.
>>(G- T STI)
<<Il
n'y a pas de remède à cet ennui car
le français est indispensable pour savoir
communiquer ou
s'exprimer.>>
(G- 1 S) <<Le
français [est important et
ennuyeux]: orthographe, grammaire : il faut
savoir rédiger des textes ou ses
idées de façon
compréhensible.>>
(G- sec)... Savoir
écrire et savoir compter sont donc des
apprentissages qui font fortement sens pour un
certain nombre de lycéens, qui, pourtant,
sont scolarisés dans des lycées
d'enseignement général ou
technologique. A première vue, le sexe ou le
niveau scolaire ne semble pas influer beaucoup sur
ces résultats : qu'on soit en seconde,
première ou terminale,
l'intérêt d'une matière
s'apprécie en fonction de son utilité
dans la vie quotidienne. Il ne s'agit pas
tant de compter que de " faire des comptes ", il
faut savoir écrire pour se faire
comprendre. Ces allusions
fréquentes à la " vie quotidienne "
nous invitent à nous demander comment les
jeunes imaginent cette vie courante, car bien
que pour certains d'entre eux la vie de tous les
jours est la " vie réelle ", on
s'aperçoit vite en lisant les questionnaires
que cette vie " réelle " n'en est pas moins
une construction des lycéens. Un tour
d'horizon sur ce que souhaiteraient apprendre les
jeunes au lycée, mais qu'ils n'apprennent
pas encore, peut nous éclairer sur ce
point. <<J'aimerais
plus en apprendre plus sur la vie d'aujourd'hui
plutôt que ce qui s'est passé
avant.
>>(F- 1 SMS) Les
études de textes sur certains auteurs comme
Balzac ou Flaubert sont importantes mais ces textes
sont trop éloignés de la
réalité d'aujourd'hui. Tout d'abord,
la " vie courante " dont il est question est la vie
d'aujourd'hui. Ce qui est réel est ce
qui est actuel. On pense
généralement que les lycéens
opposent la vie " réelle ", " quotidienne ",
" courante ", à la vie scolaire (qui donc
par défaut n'apparaît pas comme "
réelle " ou " quotidienne "). Mais y a-t-il
toujours vraiment une séparation bien nette
entre les deux ? Le fragment de questionnaire
suivant est à ce titre intéressant
: << J'aimerais
qu'on se spécialise dès la
seconde, qu'on nous apprenne un
métier et des cours que l'on
pourrait appeler " sciences vies " : ce
serait des cours qui nous apprendraient
à vivre en société,
à apprendre la vie (ce serait
intéressant).
>>(F- sec). Pour elle,
il serait naturel que la " vie "
soit un sujet d'étude au même
titre que les autres objets du
savoir, enseignés à
l'école. En effet, elle utilise des
vocables qui appartiennent au monde
scolaire, " cours ", et surtout " sciences
". Elle ne dit pas : " j'aimerais
apprendre la vie " mais " j'aimerais avoir
des cours sur ". Même si
sa proposition peut paraître surprenante,
cette élève n'est pas du tout
antiscolaire, elle est même très
scolaire dans le choix de ses expressions. Il n'y a
donc pas une réelle opposition " vie
courante " vs " vie scolaire ", parce que si l'on
souhaite faire rentrer " la vie " au lycée,
c'est finalement sous une forme scolaire. Le
problème, c'est que l'élève
est scolaire au sens où elle a
intégré les formes scolaires et non
leur esprit. Par ailleurs,
on pourrait penser que les lycéens se
sentent plus proches de la vie " courante ", mais
tel n'est pas vraiment le cas, puisque le monde
qui les entoure leur apparaît souvent comme
étranger. C'est un monde qu'il faut
déchiffrer pour en apprendre plus sur la "
vie ", et plus précisément sur " sa "
vie. <<Cours
sur l'actualité. Quelques heures par semaine
pour s'informer en profondeur de l'actualité
et en discuter, on se sentirait plus
imprégné par son
époque.>>
(F- 1 L) <<J'aimerais
apprendre des sujets qui nous touchent de par leur
actualité comme les guerres que connaissent
les pays de l'Est, ce qui me permettrait de mieux
comprendre l'époque à laquelle on
vit.>>
(F-T L). <<C'est
une matière qui n'existe sûrement pas,
mais apprendre et connaître les traditions
françaises les plus importantes serait
quelque chose de très
intéressant.>>
(G- BEP 2) Ces trois
textes montrent bien que le monde paraît
loin, si l'on a besoin de " s'en
imprégner ", et relativement
indéchiffrable c'est pourquoi on veut le "
comprendre ". Là encore, a priori, les
élèves semblent animer des meilleures
intentions. Rien de plus louable que de vouloir
déchiffrer le monde qui nous entoure. Le
malaise peut venir lors de la description que les
jeunes vont faire de la vie quotidienne, telle
qu'ils l'imaginent. <<Faire
face à la vie de tous les
jours.>>
(F- sec). <<Des
cours sur les choses de la vie : le racisme,
l'éducation des enfants, la misère
dans le monde, les
associations.>>
(F- T SMS)
<<-
apprendre à se défendre contre toutes
les agressions - apprendre à ne pas dire oui
à la drogue - apprendre à être
sympa avec les autres (ne plus faire de
différence).>>
(F- 1 SMS) <<Que
les professeurs parlent plus de l'actualité
du malaise social. Rencontrer des chefs
d'entreprises afin de connaître leur
volonté et les raisons pour lesquels ils
n'emploient pas. >>(G-T
STI). <<J'aimerai
qu'on nous fasse des cours sur les maladies graves
et comment s'en
protéger.>>
(F-sec). Le monde
est vu sous un aspect inquiétant, comme
le signale les termes employés : "
agressions ", " malaise social ", " maladies graves
", " misère " etc. La société
contemporaine, qui semble si
impénétrable, doit d'autant plus
être un objet de savoir qu'elle recèle
nombre de dangers qu'il s'agit de connaître,
afin de ne pas " se faire avoir ". Il faut " faire
face " aux problèmes quotidiens. Le
thème des impôts est
particulièrement récurrent : "
remplir fiche " [d'impôts] est l'un
des segments les plus répétés
(4 occurrences dans une question).... Les
principales caractéristiques de la vie
courante sont donc les suivantes : - la vie s'envisage
au présent ; - elle ne s'oppose
pas forcément au scolaire, puisqu'elle
pourrait être un objet
d'études - elle est
difficile à déchiffrer - les relations
sociales sont très importantes. Par contre,
on a du mal à se persuader qu'apprendre aux
élèves à remplir une
déclaration d'impôts les
intéresserait vraiment et durablement. Pour
preuve, un certain nombre de lycéens du
professionnel ont déclaré inutile et
sans intérêt une matière qui
n'est enseignée que dans les lycées
professionnels, la VSP ou Vie sociale et
professionnelle, qui traite justement de ces
sujets-là. .. On se
retrouve devant une impasse : l'école ne
traite pas les sujets qui pourrait
intéresser les élèves, mais
quand elle le fait, elle rend ces mêmes
sujets ennuyeux. Sous cette
catégorie, on peut retrouver tous les
discours dans lesquels la future vie
professionnelle de l'élève tient une
place prépondérante. Ici, le contenu du
cours n'est pas important en soi, il ne l'est qu'en
regard du métier choisi. <<Des
professeurs plus motivants et des cours plus
attrayants en relation avec le métier que
l'on veut faire.>>
(F- 1 SMS) Là encore,
il est intéressant de se demander comment
les élèves imaginent la vie
professionnelle. La phrase suivante est assez
révélatrice de la manière dont
la majorité l'envisage : <<Plus
de pratique sur les gestes qu'on fera plus
tard.>>
(F-sec) Dans ce
cas précis, le métier
est envisagé comme une succession
d'actions qu'il faut effectuer. Ce
n'est évidemment pas valable pour
tous les élèves, on opposera
à cet extrait un fragment de
questionnaires d'une autre fille de
seconde : <<Avoir
des bases théoriques avant la
pratique. L'éventail des
connaissances permet une non
spécialisation et nous donne une
plus grande
souplesse.>>
(F-sec) Cette
jeune fille a mieux saisi l'esprit du
lycée d'enseignement
général. Mais pour les
autres, la théorie n'est pas
utile pour la vie active.
Travailler, c'est connaître
l'enchaînement des actes à
accomplir. Le raisonnement, la logique
n'interviennent pas.... Dans cette optique,
est important ce qui sert à obtenir le
diplôme, ou à poursuivre dans la
filière de son choix, même si les
matières en elles-mêmes sont
franchement " ennuyantes ". Dans cette optique, les
matières ennuyeuses sont les disciplines
littéraires pour les scientifiques, et les
matières scientifiques pour les
littéraires. Toutefois, les
mathématiques occupent une place de choix,
puisqu'elles sont à la fois cités
comme étant une discipline importante mais
ennuyeuse, mais aussi inutile et sans
intérêt . <<La
théorie mécanique, la philosophie et
les mathématiques qui me semblent vraiment
dispensables, un programme inutile mais
nécessaire pour le
bac.>>
(G - T STI) Les
élèves dont la réussite
à l'examen est le but principal
s'inquiètent plus volontiers que les autres
sur la valeur du diplôme. Ils sont
portés à accuser la
superficialité des connaissances
dispensées au lycée, non parce que
ces connaissances ne permettent pas de travailler,
mais parce que leur " volume " permet
de conférer au diplôme
considéré une certaine valeur, qui
pourra être alors monnayée sur le
marché du travail. <<Changer
les programmes mais ne surtout pas les
alléger davantage, l'examen du bac ne vaut
déjà plus rien, un allégement
ne serait pas du tout le
bienvenu.
>>(G-T STI). Cette
manière de raisonner en terme de quantitatif
se retrouve aussi dans la façon d'estimer la
valeur d'une matière en fonction du nombre
d'heures qui lui sont accordées par
l'institution scolaire. <<Le
remède serait de supprimer ces
matières en 1ère L et en TL (comme
pour la section ES) et avoir 2 ou 3 heures de maths
en classe entière pour relever un peu le
niveau.>>
(F- TL) Sous
cet angle, une matière intéressante
possède la qualité suivante : elle
est enseignée pendant un certain nombre
d'heures ce qui garantit le " niveau " des
connaissances proposées (le " niveau "
étant assuré par le " volume "). Le
quantitatif donne un signal de qualité, et
on doit donc s'y
intéresser. Interviennent ici
toutes les réponses qui mettent en
évidence le fait que si ennui il y a, il
est dû à un problème de
compréhension de
l'élève. On a rien à
reprocher au professeur, à la matière
ou aux conditions de travail, non, ce qui pose
problème ici, c'est l'absence de " bases "
ou un mauvais " niveau ". On notera au passage que
le nombre de réponses recueillies dans cette
catégorie ne reflète certainement pas
le nombre d'élèves concernés
par des problèmes de compréhension.
En effet, dans une logique de " sauver la face ",
il est toujours plus facile de dénigrer une
matière en l'accusant d'être " inutile
", plutôt que de se remettre en question et
de s'interroger sur ses propres capacités
intellectuelles. <<Changez
le programme qui est très ennuyeux (surtout
lorsqu'on ne le comprend
pas).>>
(F- 1 SMS) <<Y
comprendre quelque chose rendrait cette
matière [les mathématiques]
moins ennuyeuse.>>
(F- sec). On retrouve
aussi dans cette catégorie un certain nombre
de stéréotypes liés au monde
scolaire, comme le prouve la
référence au " niveau " ou aux "
bases ". <<L'anglais
est important, j'aime cette langue mais je n'ai pas
le niveau et donc je ne comprends pas le cours et
je m'ennuie.>>
(F-T SMS).... On constate
que les problèmes de compréhension ne
concernent pas que les disciplines " scrabble ". En
effet, dans toutes matières au lycée,
il faut d'abord comprendre avant d'apprendre. Les
termes appartenant à des champs
disciplinaires précis sont jugés
parfois trop techniques, parce que ce sont des
signifiants vides, et l'élève peut
avoir l'impression que l'on cherche à
compliquer les choses à loisir.
Quelles
sont les matières que les adolescents
déclarent aimer ? Force est de
constater que les disciplines qui plaisent le plus
(dessin, sport) sont aussi déclarées
inutiles et sans intérêt.
Quant aux autres disciplines
générales, aucune ne fait mention
d'un plaisir particulier à écrire des
textes, ou à parler des langues ou à
raisonner en mathématiques
Un voile de
silence (de pudeur ?) semble recouvrir le plaisir
intellectuel. On ne peut
évidemment en conclure qu'aucun
lycéen ne prend plaisir à
réaliser ces tâches scolaires.
Certains questionnaires font état d'un texte
dense, structuré et bien argumenté,
qui laisse supposer que son auteur a pris plaisir
à le rédiger. Alors, pourquoi cela
n'apparaît-il pas dans le discours des
lycéens, même de façon (ultra)
minoritaire ? Si l'enquête s'était
déroulée dans d'autres conditions, on
aurait pu comprendre qu'un jeune ne
révèle pas devant tout le monde son
bonheur à résoudre un problème
intellectuel de peur de se distinguer
malencontreusement de ses camarades. Mais dans le
cas précis, les questionnaires
étaient adressés au Ministère
de l'Éducation Nationale, et cet argument ne
suffit pas à justifier un tel
silence. Le
fait que les élèves les plus
motivés par l'école n'osent
pas exprimer leur plaisir, qui est
pourtant légitime aux yeux de
l'institution, est une situation qui
suscite de nombreuses interrogations, et
notamment sur le rôle que peut jouer
l'école dans cet état de
fait. Le plaisir intellectuel ne serait-il
pas dévalorisé par
ceux-là mêmes qui devraient
en être les garants
? Pour
mieux comprendre cette situation,
interrogeons nous sur la place du plaisir
(et du désir) dans l'institution
scolaire. Néanmoins,
un certain nombre d'élèves,
essentiellement des garçons, ont
utilisé le questionnaire pour faire
passer un message provocateur, comme le
montre l'exemple ci-dessous : Que
souhaiteriez- vous apprendre au
lycée et que vous n'y apprenez pas
encore ?
<<Fabrication
des explosifs (TNT nitroglycérine)
>>(G-
sec). On remarque
cependant que la violence, le racisme restent des
thèmes minoritaires. Les deux sujets
qui reviennent le plus fréquemment sont le
sexe et la drogue, comment l'illustrent les
deux extraits suivants : Que
souhaiteriez- vous apprendre au lycée et que
vous n'y apprenez pas encore ?
<<La
culture du cannabis.>>
(G-1 STI) <<Il
faut légaliser le
cannabis.>>
(F - T ES) <<Le
sport en chambre avec beaucoup d'exercices
pratiques.>>
(G-1 STI) A
première vue, on pourrait rapidement passer
sur ces interventions, en remarquant
brièvement qu'un certain nombre
d'adolescents éprouvent le besoin de
provoquer leur interlocuteur, et qu'à
l'âge de l'adolescence rien de plus banal en
quelque sorte que de vouloir transgresser. C'est
sans doute exact, mais ce qui est
révélateur, c'est le choix des
thèmes qui sont les supports de la
provocation : le sexe et la drogue. Or,
qu'est ce que ces deux thèmes ont en commun,
hormis le fait d'être interdits dans
l'enceinte scolaire ? C'est le plaisir.
En effet, en eux-mêmes, le sexe et la
drogue ne sont pas des sujets tabous à
l'école, mais ils sont abordés sous
un angle particulier, celui de la
prévention. Quand le
lycée parle de sexe, cela donne une
information sur les maladies sexuellement
transmissibles ou sur " la fonction reproductive
humaine ". Quand il s'intéresse à
la drogue, c'est pour mettre en garde les
élèves devant ce danger. Dans les deux cas,
la dimension hédoniste de ces deux
activités est passée sous silence ce
qui en revient à en faire un tabou. Le
plaisir ne peut pas être scolaire, les deux
choses sont antinomiques. Un autre
argument va dans le même sens. Les
adolescents déclarent massivement inutiles
et sans intérêt les matières
que l'on peut pratiquer à l'extérieur
du lycée, pendant son temps de loisir. Or,
dans le même mouvement, ils manifestent une
forte demande d'activités culturelles ou
sportives : <<Des
matières plus artistiques telles que le
dessin, les arts plastiques, la musique ; des cours
d'informatique ; ainsi que des cours fait de
débat sur les sujets, comme le SIDA,
l'actualité dans le monde, cela
développerait notre sens
critique.>>
(F- 1 L) <<Le
français afin d'avoir de la culture
générale à propos des auteurs.
Le sport : foot, basket, badminton sont des sports
qui me plaisent et que j'aimerai pratiquer plus
souvent.
>>(G-sec). Comment
interpréter ce paradoxe ? Tout d'abord
en remarquant que quand demande il y a, elle ne
prend pas la forme d'un cours obligatoire, mais
d'une option, ce qui ne remet donc pas en cause
fondamentalement l'analyse que nous avons
développée plus haut. En effet,
ce sont des activités intéressantes
en elles-mêmes. Mais elles sont
réalisées au lycée : cela
pourrait sembler scolaire. Heureusement, elles
restent optionnelles, elles ne deviennent pas des "
vraies " matières, donc elles ne sont pas
vraiment scolaires, et le paradoxe est
résolu : <<Possibilité
de prendre en option musique ou dessin afin de
permettre à ce qui ne peuvent pas prendre de
cours de progresser à ce niveau pour
utiliser cet art.>>
(F- T SMS) Enfin, on
peut interpréter ces demandes
d'activités qui peuvent s'apparenter
à des loisirs comme une demande de
divertissement. Et si cette demande est
forte, c'est que le plaisir au lycée est un
grand absent, comme en témoigne la
phrase suivante : Qu'est-ce que
vous aimeriez apprendre au lycée et que vous
n'y apprenez pas encore ?
<<La
joie.
>>(G - TL) Gayet
[1995] soulignait déjà que
l'école se défiait des sentiments,
parce qu'elle ne savait pas les appréhender,
et qu'elle cherchait alors souvent à
évacuer les émotions. Le
désir, au lycée, doit se trouver une
justification rationnelle : <<J'aimerais
apprendre et avoir des cours
régulièrement d'informatique. Car le
monde s'informatise. Et si nous ne connaissons rien
aux ordinateurs, la France sera vite
dépassée car nous sommes les adultes
de l'an 2000 et du 21ème siècle.
Beaucoup plus de sport.
>>(F-
sec). On remarque
que dans ce dernier extrait, la jeune fille
justifie son désir de suivre des cours
d'informatique par un stéréotype " le
monde s'informatise ". Elle produit un argument qui
lui paraît recevable aux yeux de
l'institution scolaire, même s'il ne semble
être qu'une reprise du discours de quelqu'un
d'autre (médias, famille, enseignants etc.).
Elle n'est pas la seule à agir de cette
manière. Tous les élèves qui
ont demandé à suivre des cours
d'informatique l'ont souvent justifié par
l'impératif de la vie active
ultérieure. <<Il
serait intéressant que les cours
d'informatique soient obligatoires pour favoriser
l'insertion
professionnelle.>>
(F- sec) Aucun
n'a mentionné le plaisir qu'il pourrait
éprouver à faire de
l'informatique, et en particulier à
surfer sur Internet. Quand ce dernier souhait est
présent, il figure seul, sans
justifications. De même, dans l'exemple
ci-dessus, l'élève de seconde n'a pas
justifié pourquoi elle désirait
pratiquer beaucoup plus de sport. On peut supposer
que cette activité lui plaît, mais que
le plaisir qu'elle en retire ne lui semble pas un
argument acceptable pour que sa demande soit prise
en compte. C'est pourquoi elle
préfère ne pas la justifier,
plutôt que de marquer une phrase qui serait
en quelque sorte " antiscolaire ". Pour
les élèves, l'apprentissage semble
devoir forcément être un acte
douloureux, et très ennuyeux.
Le plaisir est divertissement, il nuit
forcément à la formation. Il est
regrettable de trouver si peu de témoignage
qui montre un certain plaisir à
l'apprentissage, où le travail est aussi une
découverte de soi, une découverte de
sa capacité à bien faire, voire une
découverte de passions personnelles, comme
l'exprime l'extrait suivant : <<Savoir
exercer une profession que j'aime pour gagner ma
vie et vivre raisonnablement et pouvoir moi aussi
apprendre mes connaissances (leur faire
connaître mes
connaissances).
>>(G- BEP 1) Ce qui
domine dans la plupart des questionnaires, c'est
plutôt l'inverse du désir et du
plaisir : le dégoût et l'ennui sont
très présents. Les idées
associées au désir, au plaisir,
à la motivation, à la passion,
à l'envie sont presque souvent
présentées comme invalidées
dans le cadre du lycée. L'ennui
apparaît important, mais il est souvent
justifié par des arguments " logiques "
(importance de la matière pour le
diplôme, pour avoir un métier plus
tard
). Les élèves reprennent en
fait le discours de l'institution, et leurs
discours apparaissent comme
aseptisés.
D'une
manière générale, les
enseignants estiment que ce qui intéresse le
plus les élèves, c'est lorsqu'ils
peuvent s'exprimer, de préférence
à l'oral (cité 9 fois), les exercices
quand ceux-ci ne sont pas trop compliqués
pour les élèves (cité 4 fois)
et le cours magistral qui les rassure, surtout ceux
qui ne se sentent pas compétents
(cité 2 fois). En revanche, les
activités les plus ennuyeuses pour les
élèves seraient celles qui demandent
un effort de réflexion (cité 5 fois),
les corrections de devoirs ou d'exercices
(cité 3 fois) et les cours de
méthodologie (cité 2 fois). Ces
affirmations sont dans la lignée des
réponses des élèves : ils
veulent à la fois être actifs,
participer, faire des exercices, et à la
fois se reposer sur le professeur, surtout quand
ils ne se sentent pas maîtriser la
matière en question. Par contre,
contrairement aux lycéens, les enseignants
attribuent l'ennui des élèves aux
élèves eux-mêmes, et à
l'institution. Ainsi, certaines causes ne
sont avancées que par les enseignants : le
fait que l'école soit obligatoire
principalement, et aussi le changement dans les
publics scolaires. Ceci dit, certains
élèves ont convenu qu'ils
étaient moins attentifs et moins sages que
leurs condisciples " d'avant ", et qu'ils seraient
assez favorables à un durcissement du
règlement intérieur de leur
lycée. Les préoccupations des
enseignants trouvent donc un certain écho
chez leurs élèves. D'ailleurs,
dès qu'on interroge les enseignants sur
l'ennui dans leur discipline en particulier, ils
rejoignent les élèves pour dire que
l'ennui est dû à la difficulté
de la matière, et que les sujets
abordés sont loin des préoccupations
des élèves. Il existe donc un certain
consensus entre enseignants et enseignés sur
les causes de l'ennui scolaire, à partir du
moment où chaque acteur a réussi
à protéger son
narcissisme.
Quand on avait
étudié théoriquement le
traitement de l'ennui scolaire, on s'était
aperçu qu'il y existait un grand nombre de
remèdes éventuels. On peut maintenant
se demander quelles sont les solutions
proposées par les élèves.
Quelle part s'accordent les lycéens dans la
suppression de l'ennui scolaire ? Dans quelle
mesure les remèdes proposés ont-ils
des chances d'être efficaces ?
Après avoir exposé les
principaux remèdes à l'ennui scolaire
tels que les envisagent les acteurs, nous
montrerons comment l'éradication de l'ennui
devrait rester une tâche
difficile.
L'utilisation des technologies de
l'information et la
communication
Les
élèves semblent fonder beaucoup
d'espoirs sur l'emploi des TICE dans
l'enseignement. Il est vrai qu'à
première vue, cette solution présente
de nombreux avantages. · Elle permet
à l'élève d'apprendre à
son rythme. · Il a
l'impression d'être actif. · Cette
technique innove par rapport aux méthodes
d'enseignement plus traditionnelles. · Elle change
le rapport enseignant - enseignés. Le
maître mot des extraits ci-dessous est
d'ailleurs l'interactivité. · Elle
bénéficie de l'aura associée,
dans l'esprit des élèves, à
Internet et au multimédia en
général. <<Il
faudrait plus de travaux pratiques, plus de
documents audiovisuels et une diminution en temps
de certains cours et plus
d'interactivité.>>
(G- sec) <<Oui,
s'il y avait plus d'interactivité dans les
cours grâce à l'aide de logiciels sur
ordinateur.
>>(F- T PRO). Les remèdes relevant du savoir Nous avons
regroupé sous cette catégorie tous
les énoncés d'élèves
qui soulevaient la question des programmes (leur
changement, leur actualisation), ou plus
modestement, ceux qui, dans le cadre des programmes
actuels, souhaitaient un renouvellement des sujets.
Si l'on met à part les choix de certains
élèves liés à leurs
goûts (pourquoi ne pas étudier
davantage la géométrie que
l'algèbre, parce que moi personnellement je
préfère la géométrie),
on découvre deux solutions principales qui
émergent dans cette catégorie
: · Varier les
sujets d'études · Se
concentrer sur l'apprentissage des " bases " en
français et surtout en
mathématiques Nous
entendons par " bases " les apprentissages
fondamentaux qui sont généralement
réalisés à l'école
primaire. Or, un certain nombre
d'élèves, appartenant à des
filières différentes, sont d'accord
pour n'apprendre que ces savoirs fondamentaux
: <<Les
mathématiques, certaines parties sont
inutiles. Quand on apprend quelque chose d'utile
pour plus tard, on est motivé. Par contre,
le reste
>>
(G-1 STI) Les
lycéens évoquent aussi souvent la
monotonie du travail scolaire, et leur impression
très prégnante de
déjà-vu, déjà
étudié, déjà fait. Le
problème ne vient pas là (ou pas
seulement) des sujets qui ne sont pas actuels, ou
qui ne rencontrent pas les préoccupations
des élèves, mais du fait que ce sont
toujours les mêmes connaissances qui sont
proposées comme objet d'études (selon
les élèves évidemment), ou les
mêmes thèmes. <<L'apprentissage
du français m'est parfois ennuyeux, comme
l'allemand et l'anglais. Ces trois matières
sont sans aucun doute très importantes, mais
il me semble nécessaire de " changer " les
manières de les enseigner, en remettant
à jour les textes étudiés, ou
les thèmes étudiés, qui sont
répétitifs et
lassants.>>
(G-sec) Les remèdes relevant de l'institution Sous cette
catégorie, on retrouve les solutions qui
tournent autour de la suppression de certains
cours, ou qui conduisent à baisser
l'effectif des classes. Le remède
consistant à retirer un certain nombre
d'heures de cours à l'emploi du temps, ou
à " alléger " des matières
dites " inutiles " connaît un certain
succès. Le raisonnement des
élèves est le suivant : certaines
matières n'apportent rien en terme de
professionnalisation, soit parce qu'elles ne
correspondent pas à l'orientation du
lycéen, soit parce que l'apprentissage est
jugé trop approfondi. La même logique
était à l'uvre quand il
s'agissait de n'apprendre " que les bases ", parce
que le reste ne servait pas dans la vie
quotidienne. <<Selon
que l'on soit scientifique ou littéraire, on
devrait retirer certaines
matières.>>
(F-sec)... L'institution
ne devrait pas seulement modifier le nombre
d'heures d'enseignement, mais aussi changer les
conditions de travail des lycéens. Pour
jouer sur l'ennui, il suffirait de jouer sur les
conditions matérielles. On n'échappe
pas aux classiques revendications sur la baisse des
effectifs par classe ou sur le découpage du
temps de travail. La logique est la suivante : si
les élèves étaient moins
nombreux par classe, les professeurs pourraient
mieux s'occuper d'eux, donc ils comprendraient
mieux et s'ennuieraient moins. S'agissant de
l'emploi du temps, s'il était mieux
organisé ou s'il y avait moins d'heures, les
élèves seraient moins fatigués
et donc plus réceptifs aux cours
restants. Les remèdes relevant de l'élève Bien que la plupart
des apprenants minorent la part qu'ils s'accordent
dans le traitement de l'ennui scolaire, certains
élèves estiment effectivement que le
remède à l'ennui passe par le
changement de leur propre comportement, ou, plus
souvent, de celui de leurs camarades. Quelques
élèves prônent une attitude
volontariste face à l'ennui. Il s'agit de
combattre contre son propre découragement et
ses passages à vide. Pour eux, il ne faut
supprimer aucune matière, même si
certaines sont ennuyeuses, car tout peut se
révéler utile pour plus
tard... <<Tout
est important et je ne pense pas que ça soit
ennuyeux même si on ne comprend pas ou que
l'on n'aime pas. C'est à nous de faire des
efforts. Il faut essayer de comprendre ce qui est
ennuyeux et ne pas le mettre de côté.
Tout est toujours bon à
savoir.>>
(G-T STI). Même si
des extraits laissent poindre la résignation
qui anime l'élève, on aurait tort de
croire que les élèves ne font que
rejeter la faute sur leurs professeurs. Certains
d'entre eux admettent qu'ils ont une part de
responsabilité dans la production de
l'ennui. Plus exactement : eux-mêmes ne sont
pas responsables. Si ennui il y a, c'est vraiment
de la faute d'élèves qui n'ont rien
à faire au lycée et dont on devrait
se débarrasser : <<J'aime
tout ce que l'on fait, je ne vois rien qui
m'ennuie
Il faudrait virer d'une façon
définitive les éléments
perturbateurs des
classes.>> Au
passage, on remarque que ce genre de
discours est très proche de celui
qui peut se tenir en salle des profs.
D'ailleurs, s'agissant de ce type de
remèdes, ces lycéens ont
tendance à reprendre le discours
institutionnel à ce sujet :
travailler plus, écouter davantage
le cours
Ils parlent un peu comme
leur bulletin scolaire. <<Oui,
il faut se dire que c'est bien et être
concentré sur ce que l'on fait et de
travailler, comme ça l'heure passe plus vite
et c'est beaucoup moins
ennuyeux.>>
(G- BEP 2) <<Oui,
je pense qu'il faut que je prenne mon courage
à deux mains et que je me mette au travail
(car je suis
fainéant).>>
(G- sec) <<Oui,
changer ma méthode de travail et essayer de
me faire à celle des professeurs car nous
changeons souvent de
professeurs.
>>(F- sec). Ces extraits
dénotent une attitude nourrie de
détermination face à l'ennui,
même si dans le dernier fragment, on a
l'impression d'écouter non une jeune fille
de seconde mais une jeune élève
entrant en sixième et découvrant pour
la première fois l'organisation du
collège. Loin de rechercher un remède
miracle de l'extérieur,
l'élève peut aussi se poser comme
sujet dans son apprentissage et s'accommoder des
émotions même négatives qu'il
peut provoquer. Il se propose aussi de gérer
lui-même ces émotions, en restant
concentré, en pratiquant un dialogue
intérieur adéquat.
En fait, ce
n'est pas gênant que la majorité des
élèves pensent que l'ennui vienne des
professeurs, ce qui l'est davantage, c'est qu'ils
ne comptent que sur l'extérieur pour
résoudre ce qui leur apparaît comme un
problème. Cette passivité est-elle
vraiment compatible avec la réussite
scolaire ? Ne faut-il pas savoir négocier
avec son propre ennui pour faire son "
métier d'élève "
? Les
différentes solutions que nous avons
présentées peuvent présenter
des aspects complémentaires. Ainsi par
exemple, " supprimer des cours " et " se concentrer
sur les bases " sont deux solutions qui ne
s'excluent pas mutuellement. La majorité des
élèves, qui adoptent une logique
utilitariste, estiment qu'il faut en savoir un
minimum dans les disciplines comme le
français et les mathématiques. En
effet, ces matières sont utiles pour pouvoir
évoluer dans la société. Par
contre, le reste est jugé superflu, à
réserver aux futurs spécialistes. En
conséquence, ils acceptent de poursuivre un
enseignement dans ces disciplines, à
condition que celui-ci se concentre sur les savoirs
fondamentaux. Le reste, trop
détaillé, trop précis, est
vain et ennuyeux ; il est donc à supprimer.
Cette apparente complémentarité des
remèdes à l'ennui ne doit pas faire
oublier la complexité de la situation : la
plupart des remèdes s'opposent les uns aux
autres, rendant ainsi difficile la disparition de
l'ennui à l'école.
Dans cette partie
de l'analyse, nous aimerions montrer combien il
peut être difficile de lutter contre l'ennui
scolaire et ce pour quatre raisons principales
: 1) Le processus est
complexe, et quand on joue sur un point, on peut
très bien entraîner une
résistance d'un autre
élément. 2) La question de
l'ennui des élèves dépasse, en
partie, le cadre de l'institution
scolaire. 3) L'ennui des
lycéens n'est pas un mais multiple, et il
semblerait que des remèdes particuliers
soient plus souvent réclamés par tel
type d'élève, plutôt que par
tel autre. 4) Les enseignants
et les élèves ne s'accordent pas
forcément sur l'efficacité des
remèdes en question. Selon
Charlot [1999], les jeunes des
milieux populaires font une utilisation
fréquente de l'opposition, dans un
système où l'école
s'oppose à la " vraie vie ",
à l'extérieur, et au monde
du travail, l'enseignement
général à
l'enseignement professionnel,
etc. Le
système d'opposition peut
même traverser le jeune
lui-même : je veux être normal
mais c'est embêtant, l'école
c'est important mais ennuyeux etc. Le
monde est un lieu très
polarisé, organisé par des
systèmes d'opposition, de compromis
et d'équilibre. Or ces
systèmes d'opposition se retrouvent
dès qu'on parle de l'ennui
scolaire, si fréquemment qu'il
paraît difficile de n'attribuer leur
existence qu'à la seule origine
sociale des élèves. Les
lycéens semblent en effet
s'ingénier à opposer les
différentes utilités ou
intérêts du travail scolaire,
et plusieurs jeux sont alors
possibles. Ainsi, les
mêmes élèves qui, dans les
premières réponses qu'ils ont
données dans le questionnaire, auront fait
remarquer l'importance de la culture
générale, l'intérêt de
ne pas se spécialiser trop vite dans une
filière, n'auront aucune peine par la suite
à nier l'importance de certaines
matières au regard de leur utilité
par rapport à leur orientation. Pour mieux
montrer l'inutilité d'une discipline, on ne
la considère pas en bloc, mais on prend des
parties du programme, qui, une fois
détachées de leur contexte, semblent
être en effet dérisoires. <<L'apprentissage
de la physique et de la SVT me paraît inutile
en section littéraire. Je ne vois pas quel
est l'intérêt, quand on s'engage dans
des études littéraires, à
étudier l'énergie ou
l'activité
cérébrale.>>(F-
T L) L'utilité
pour l'examen contre la motivation
intrinsèque Cette opposition
est plus classique. Elle a d'ailleurs
été relevée par A.
Barrière [1997, p. 156] : "
désormais les lycéens
s'inquiètent de devoir apprendre des choses
qui ne leur servent à rien, mais sont dans
le même temps chagrinés de devoir
apprendre, au nom de l'utilité du
diplôme, des choses qui ne leur plaisent pas.
" Ainsi, ce n'est pas parce qu'une matière
correspond à la dominante d'une section
qu'elle est exempte de tout reproche : on ne peut
pas lui enlever son utilité pour obtenir le
diplôme, aussi lui reproche-t-on de ne pas
apporter de satisfaction
intrinsèque. <<Je
juge que la science sanitaire et sociale est
importante dans notre section mais le programme est
trop important et
ennuyeux.
>>(F - T SMS)... L'attachement au
" scolaire " contre la motivation
intrinsèque Certains
élèves en arrivent à opposer
ce qui serait bien d'apprendre parce qu'ils pensent
que cela les intéresserait, à ce
qu'ils croient être possible d'être
enseigné au lycée. Si une discipline
n'appartient pas à une section, alors on
considère qu'il y a peu de chances -
même avec une réforme, et c'est
justement cela qui est remarquable - qu'on puisse
l'apprendre un jour. <<[J'aimerais
apprendre et je n'apprends pas encore] le droit
mais il n'est pas dans ma section.
>>(F- T
L) Ces jeux
d'oppositions sont sans fin, une mesure peut alors
entraîner des résultats
différents et contradictoires : baisser le
nombre d'heures d'une matière la rend moins
intéressante pour réussir son
orientation, car les élèves mesurent
l'importance d'une discipline au nombre d'heures
qui lui sont consacrées, ils peuvent donc la
délaisser. Mais du fait que la pression
scolaire est plus faible, d'autres lycéens
peuvent découvrir davantage de satisfaction
intrinsèque à leur travail scolaire.
Changer les sujets, prendre des thèmes
d'actualité, c'est essayer de coller aux
préoccupations des élèves.
Mais en même temps, une telle mesure
paraît antiscolaire à ces mêmes
élèves qui dédaigneront ces
mêmes sujets, parce que justement ils ne sont
pas scolaires. Dans le
même ordre d'idées, utiliser des
moyens audiovisuels, c'est briser la monotonie du
cours magistral. Mais c'est aussi le risque que les
élèves n'y voient qu'un
passe-temps. <<Chacune
de ses méthodes est bénéfique
dans la mesure où elle comporte un
intérêt pour l'apprentissage et
l'acquisition du sujet traité.
Néanmoins, l'utilisation de la
télévision ne me semble pas
très utile dans le cas d'un documentaire que
l'on a tendance à prendre pour un
divertissement.>>
(F-T L). Cette confusion
entre le " scolaire " et " l'ennuyeux " montre la
limite de certains moyens proposés, comme
celui de l'audiovisuel, mais ce n'est pas le seul
cas, on pourrait multiplier les exemples à
loisir. On aboutit au paradoxe suivant :
ce qu'on apprend
à l'école demande d'arides efforts,
et c'est très ennuyeux. Mais si cela devient
plus divertissant, alors ce n'est plus
sérieux et cela ne doit pas entraîner
une mobilisation de
l'élève. Ce qui devient "
attractif " ne peut rester " scolaire ", et ce qui
n'est pas " scolaire " n'a pas à être
appris à l'école. Il est donc logique
que l'on ne fasse pas d'efforts pour le retenir.
C'est pourquoi dans
les questionnaires, il n'était pas rare que
la même partie d'un programme scolaire soit
à la fois considérée comme
ennuyeuse, et à la fois
désignée comme un point
particulièrement bien
assimilé. De plus, les
logiques ne sont pas seulement antinomiques comme
nous venons de le voir, elles sont aussi
interdépendantes. Prenons l'exemple
de l'instrumentalisme et de la satisfaction
intrinsèque. Si théoriquement
l'intérêt intellectuel est
indépendant de la note, en pratique il est
rare d'aimer une matière dans laquelle on
n'obtient pas de bonnes notes. De brutales
contre-performances peuvent changer l'opinion que
l'on a d'une matière. L'intérêt
intellectuel résiste très mal aux
mauvaises notes. Cette interdépendance des
significations de la présence au
lycée rend aussi difficile toute
intervention pour remédier à l'ennui
scolaire. La dimension sociale de l'ennui scolaire Nous avions
montré dans le premier chapitre comment le
narcissisme engendre et entretient la production de
l'ennui. Or, l'ennui scolaire n'est pas une simple
production de l'école, c'est aussi le
produit de toute une société.
Arrêtons nous
maintenant sur quelques thèmes qui sont
apparus dans le discours des
élèves. ·
Indifférence Une certaine
indifférence transparaît dans les
propos des élèves. Elle se remarque
d'abord à la manière
expéditive dont la plupart des
lycéens se sont acquittés de la
tâche de remplir le questionnaire : de
nombreux questionnaires sont incomplets, d'autres
ne contiennent qu'un seul mot jeté à
la va vite
La plupart des questionnaires ont
pourtant été remplis durant les
heures de cours. L'indifférence se remarque
aussi au manque de cohérence de la plupart
des réponses aux questionnaires.
L'élève indifférent n'a pas de
certitudes absolues concernant son
expérience scolaire, et ses opinions sont
susceptibles de modifications rapides, au
gré des circonstances. C'est pourquoi il
peut très facile pour un élève
qu'une discipline soit à la fois importante
et ennuyeuse, et inutile et sans
intérêt. Pourquoi
cette indifférence ? La première
raison tient en l'inutilité du questionnaire
lui-même, en la conviction profonde de
l'élève que son avis ne sera pas pris
en compte, que la consultation n'est qu'un
simulacre. On peut aussi penser que c'est une
manière de se protéger,
l'expérience scolaire étant
douloureuse pour certains (ce n'est quand
même pas un hasard si la majorité des
non réponses se retrouvent dans les
lycées professionnels), la mise en avant
d'un désintérêt pour
l'école est une manière de
prétendre être à l'abri d'une
mise à l'épreuve, voire d'une remise
en cause de l'image de soi ; c'est un moyen de
réconfort narcissique. Un constat
d'A. Barrère va dans le même
sens. L'auteur remarque que dans les
lycées techniques, le rapport au
travail est peu dramatisé. "
Les émotions sont absentes.
Cette anesthésie est plutôt
le signe de la constitution d'une cuirasse
à partir d'une orientation peu
favorable que celui d'un rapport serein au
travail. Cette indifférence
protège provisoirement les
élèves, alors même
qu'une partie de leur destin scolaire est
désormais déjà
scellé [Barrère,
1997, p. 57]. " Cette absence
d'émotions pourrait se retrouver
pour les mêmes raisons dans les
lycées professionnels. · Narcissisme
: A travers les
questionnaires, les élèves
revendiquent un grand besoin d'expression
personnelle. Ce constat donnera d'ailleurs
lieu par la suite à une volonté de
revaloriser l'oral au lycée, et on assistera
notamment à la création de cours se
déroulant sous formes de débats
(ECJS). Pour les lycéens, tout le monde doit
s'exprimer et sur le même plan : les
élèves, les professeurs, les
personnes extérieures au lycée. Le
prestige du professeur (du moins celui qui flotte
dans l'imaginaire enseignant !) disparaît. Il
n'est plus le seul à avoir la parole
légitime. Son discours est
désacralisé et tenu sur le même
plan que celui des médias. Ce n'est pas une
leçon que l'on attend du professeur (il est
à noter que ce vocable est pratiquement
absent du discours lycéen), mais des
conseils pratiques tels qu'on peut les trouver dans
les magazines ou à la
télévision. <<Une
aide pratique pour toutes les choses qui existent
à l'extérieur du lycée (faire
la demande d'une carte d'identité, ouvrir un
compte)
>>(F- 1 SMS) Mais ce
désir de vouloir s'exprimer pour dire son
opinion ne va pas jusqu'à tolérer
l'expression des autres. Finalement, face à
cette abondance de paroles, l'oral est
discrédité, parce qu'il semble vide.
Les élèves peuvent alors en venir
à opposer les " bons " cours, ceux où
le maître parle et où les
élèves écrivent, et les "
mauvais " cours, ceux où on ne fait que
parler et où les lycéens ont
l'impression qu'ils ne travaillent pas, d'où
la mise en garde d'un élève
s'agissant d'un remède à l'ennui :
<<Ne
pas faire un cours où on ne fait que de
parler.>>
(G- sec). Narcissique
encore ce dédain de tout ce qui
concerne pas directement sa vie, son
présent, son petit monde. A la
limite, l'univers commence à sa
propre naissance. Les recommandations pour
changer les programmes sont alors
très précises
: <<Oui,
le remède possible c'est de ne plus
étudier les uvres des auteurs
des siècles
précédents mais
d'étudier ceux des contemporains
d'aujourd'hui ou de 30 ans avant ce jour
mais pas
au-delà.>>
(G- 1 S)
<<Oui.
On devrait nous apprendre tout ce qui se
passe de nos
jours.>>
(F - sec)
<<Oui,
je pense que l'on devrait passer moins de
temps sur l'étude de ces auteurs et
plus de temps sur celle des auteurs
contemporains.>>
(F- sec) <<Des
choses plus d'actualité et couvant tous les
domaine. Ça pourrait faire partie de
l'histoire.
>>(F- 1 S)
<<Je
souhaiterais apprendre le droit (principales
notions, bases) ainsi que l'actualité ou les
événements récents
historiques.>>
(F- T ES) Ce
narcissisme se double d'une angoisse très
forte à l'idée de ne pas arriver
à s'intégrer dans la
société, ou à l'idée de
" se faire avoir ", ce que l'on assimile à
un manque d'esprit critique. Si on manifeste de
l'intérêt pour la
société c'est pour s'y
intégrer et non pour la
changer. <<La
gestion : savoir remplir des papiers, savoir
choisir nous-mêmes au niveau des banques ce
qui nous permettrait d'avoir un esprit plus
critique. >>(F-
1 S)... ·
Séduction : Le lycée
doit jouer à la fois sur l'autorité
et la répression, en excluant les
perturbateurs des classes par exemple, mais aussi
sur la séduction. L'école doit se
montrer séduisante en proposant des horaires
mobiles, un programme scolaire à la carte
(on garde ce qui intéresse et on jette le
reste). <<Avoir
un choix multiple au niveau du
programme.>>
(G- 1 S)... De
même, les professeurs doivent eux aussi
fonctionner à la séduction et non
à l'autorité, ou du moins cette
autorité doit se présenter
masquée. Pour cela, ils doivent avoir
recours à l'humour et en savoir s'adapter
à la classe pour qu'il y ait une bonne "
ambiance ". <<Que
les enseignants puissent adapter leurs cours sur
l'humeur de la classe.>>
(G- T STI) <<Apprendre,
en ayant des moments pour rigoler (avoir une
ambiance dans la classe) pour que l'on puisse
s'intéresser au
cours.>>
(F- 1 STT)... ·
Hédonisme : Le temps
libre, les loisirs sont valorisés,
au détriment de l'effort. On notera
d'ailleurs qu'un certain nombre de
motivations trouve leur origine dans le
monde des loisirs, comme pour les langues
(voyager). <<Pour
la vie culturelle, il serait bien
d'organiser plus de voyages pour mieux
visualiser.>>
(F- T STT)
<<[Un
remède à l'ennui serait :
] Ne pas venir, (ce que je fais
régulièrement)
>>(G-
sec) <<Oui,
essayer d'apprendre en
s'amusant.
>>(G- sec) · Vide
émotionnel Lors des cours, les
élèves cherchent souvent à
ressentir des émotions, ce qu'ils
espèrent rencontrer grâce à "
l'ambiance ". Si l'on n'est pas arrivé
à créer cette atmosphère
particulière, il faut alors que les
élèves n'aient pas le loisir de se
poser des questions, de se confronter à une
réalité peu stimulante, de
réaliser qu'ils s'ennuient. Le cours doit
être prenant : ils ne doivent pas pouvoir "
décrocher ", donc ils ne peuvent pas
s'ennuyer, parce qu'ils n'en ont pas le
temps. <<Je
souhaiterais des cours plus rapides, plus brefs,
d'une demi-heure, des cours plus speed, plus
organisé et il n'y aurait pas cours de 7h
à 13h par exemple. Les détails de
certains programmes pour moi [sont
ennuyeux], apprendre ce qu'il y a de principal,
les bases du programme
[suffisent].>>
(G-1 STI) <<Je
pense qu'il faudrait faire ces études plus
courtes et plus actives, et plus explicites en
classe.>>
(F- sec) Nous
retrouvons dans les discours des
élèves les mêmes valeurs
d'individualisme et de narcissisme qui
imprègnent la société dans son
ensemble, mais qui contribuent aussi à la
pérennité de
l'ennui. On pourrait penser
que les solutions que nous venons d'évoquer
: changer les relations avec les
élèves, revoir les programmes,
utiliser les TICE
seraient des remèdes
valables pour tous les élèves. Force
est de constater que certains sont plus
réclamés que d'autres selon la
filière d'enseignement empruntée par
l'élève... Quels sont
les principaux remèdes proposés selon
les filières ? Les secondes sont
les plus radicaux, puisqu'ils proposent tout
simplement de supprimer les cours. Les L
souhaiteraient changer les sujets qu'on leur
propose et actualiser les programmes (on se plaint
en particulier de devoir étudier des textes
de " vieux " auteurs). Les S formulent la
même revendication. Les ES souhaiteraient en
plus utiliser davantage les TICE. Les STT restent
dans le domaine de l'incantatoire : pour que les
cours soient moins ennuyeux, il faudrait que les
professeurs soient plus
intéressants. D'une
manière plus générale, on
s'aperçoit que dans les lycées
d'enseignement général, on
prône l'utilisation des TICE, et
l'actualisation des programmes. Les remèdes
relevant du savoir restent prégnants. Dans
les lycées d'enseignement technologique, on
souhaiterait des classes moins nombreuses. C'est
compréhensible, puisque ces
élèves ont aussi été
les premiers à pointer le problème de
l'indiscipline des lycéens, qui gênait
les cours. On perçoit moins le rôle
que pourrait avoir l'élève dans la
production de l'ennui. Enfin, dans les
lycées professionnels et agricoles, les
cours sont trop théoriques, par contre on
est prêt à faire plus d'effort pour
s'intéresser au cours. On perçoit
moins le rôle que pourrait avoir le savoir
dans la production de l'ennui... Force est de
constater que la plupart des remèdes
proposés par les élèves se
distinguent des solutions traditionnellement
suggérées dans la littérature
issues des sciences de l'éducation. En
effet, nous avions établi une liste de ces
remèdes : Les remèdes théoriques à l'ennui Faire participer
les élèves au lieu de faire un cours
magistral. Tenir compte des
qualités personnelles de
l'enseignant Utiliser une
pédagogie
différenciée Instaurer plus de
souplesse dans les emplois du temps Rendre
l'école facultative Créer des
classes de niveau Donner du sens
à l'école Aider
l'élève à accorder du sens aux
savoirs scolaires. Or, en comparant
avec les données de notre travail empirique,
que pouvons-nous constater ? Un remède
n'est jamais cité : faire des classes de
niveau par exemple. Ce n'est guère
surprenant, car ce serait reconnaître et
généraliser l'idée qu'il
existe des degrés différents de
maîtrise des savoirs, pour une même
classe d'âge, principe peu populaire aussi
bien dans l'institution que chez les
élèves. Des solutions
que nous n'avions pas envisagées d'une
manière théorique apparaissent
maintenant, celles qui relèvent de
l'élève lui-même. C'est
tout à fait normal, puisqu'en sciences de
l'éducation on ne prétend
évidemment pas changer
l'élève, mais modifier son
environnement afin de l'influencer. Quant aux autres
remèdes, ils apparaissent sous une forme
ou une autre sous la plume des
élèves, mais ils peuvent
revêtir une signification différente
de celle de la littérature. C'est
principalement la relation avec le professeur qui
distingue un cours ennuyeux d'un cours
agréable, résultat qui rejoint celui
d'Anne Barrère [1997]. Les
méthodes d'apprentissage sont certes remises
en cause, mais de façon moins massive que
l'on aurait pu le croire. Évidemment,
certains élèves s'ennuient lors des
cours magistraux, et se plaignent de devoir
toujours écrire. Pour autant, souhaitent-ils
réellement prendre une part plus active dans
leur formation ? Rien n'est moins
sûr. En effet, certaines idées,
présentées d'habitude comme des
remèdes (le travail autonome comme
élaborer un exposé, lire un
livre
) sont en fait considérées
comme des sources d'ennui.... Examinons
maintenant les autres remèdes
théoriques à l'ennui. Ont-ils
été cités par les
lycéens ? Qu'en est-il de la participation ?
Certes, les lycéens veulent participer.
<<Il
suffit que les profs fassent participer un peu plus
les élèves et d'éviter de ne
faire que parler pendant une
heure.>>
(F- sec). Mais
est ce vraiment pour construire le cours avec le
professeur ou pour donner son avis, s'exprimer
? Quant à
la pédagogie différenciée,
pourquoi pas ? Les élèves sont
friands que l'on s'intéresse à leur
cas individuel. Mais finalement, les
élèves ne suggèrent pas
à ce niveau des traitements très
sophistiqués. Ils veulent un enseignant qui
soit gentil mais ferme, qui explique bien, qui les
laisse s'exprimer, et qui peut les aider quand ils
en ont besoin. Les techniques pédagogiques
sont secondaires. Ils sont prêts à
faire quelques efforts (" travailler ", "
écouter "
) mais ils
considèrent que les motiver est
principalement du ressort de
l'enseignant. Le savoir
joue cependant un rôle important dans la
production de l'ennui, et l'on peut comprendre les
nombreuses demandes d'actualisation ou de
changement des programmes comme une tentative des
élèves de rapprocher les savoirs de
leurs préoccupations, et/ou de leurs
compétences. A première vue donc, le
thème du rapport au savoir apparaît
comme aussi prégnant que ce que la
littérature pouvait nous le laisser
supposer. L'institution
conserve une influence sur l'ennui des
lycéens par son pouvoir de gérer le
temps des élèves : leur emploi du
temps, certes, mais aussi et surtout les cours
qu'elle leur impose de suivre. Mais son rôle
dans le traitement de l'ennui est tout de
même largement sous estimé par les
élèves, si du moins on le rapporte
à l'importance théorique que
l'institution était
gratifiée. Comparaison entre les remèdes proposés par les élèves et par les enseignants. Qu'en est-il
maintenant des enseignants ? Avancent-ils les
mêmes solutions que les élèves
? Parmi les remèdes proposés par les
professeurs, le changement de la relation avec les
élèves est le plus
fréquent. Les
enseignants s'attribuent en effet massivement le
premier rôle dans le traitement de l'ennui
scolaire, alors même qu'ils pensent que
l'ennui des élèves est d'abord le
fait des élèves eux-mêmes et de
l'institution. C'est
pourquoi ils ne mentionnent aucun remède
à l'ennui scolaire qui puisse venir des
élèves et de l'institution. Ils
comptent principalement sur leurs qualités
personnelles, leur démarche
pédagogique pour motiver les jeunes. C'est
un point commun avec les élèves.
C'est du moins ce qu'ils affirment faire en
général. Que se passe-t-il
réellement dans la classe
? Les
professeurs devinent souvent qu'un
élève s'ennuie à son
comportement non verbal. Deux cas de figure se
présentent : soit l'élève est
totalement passif et semble ailleurs,
renfermé sur lui-même, soit il bavarde
et présente un comportement agité.
Les enseignants y réagissent de la
manière suivante : les bavards sont
sanctionnés (cité 8 fois), les autres
sont interrogés pour qu'ils reviennent au
cours (cité 7 fois). Mais les professeurs
peuvent aussi ne manifester aucune réaction
soit parce qu'ils jugent le cas "
désespéré " (cité 3
fois), soit parce qu'ils accordent une sorte de "
droit à l'ennui " aux élèves
(cité 6 fois). C'est surtout vrai dès
lors que l'élève ne gêne pas le
cours par son comportement. Pourtant, la
totalité des enseignants interrogés a
déclaré être sensible à
l'intérêt que les élèves
pouvaient porter à leur cours. Cependant,
susciter l'intérêt des
élèves en général et
maintenir la discipline peut constituer une
tâche suffisamment écrasante pour ne
pas s'intéresser aux cas particuliers, qui
ne présentent finalement qu'une
déviance mineure. " Pour cette raison, le
professeur finit par dévaloriser les petits
écarts qui limitent mais n'empêchent
pas totalement la production et ne considère
comme indiscipline que ceux qui visent directement
son autorité ou sa personne. [Estrela,
1994, p.84] " De plus, les enseignants sont
tous d'accord pour estimer que leurs propres cours
ne sont pas toujours intéressants.
D'ailleurs plus de la moitié d'entre eux a
reconnu s'être déjà
ennuyé dans ses propres cours . Les enseignants
s'ennuient quand ils sentent que le contact ne
passe pas bien avec les élèves
(cité 8 fois) : ceux-ci ne participent pas,
semblent ne pas comprendre et s'ennuyer. Les sujets
traités ce jour-là peuvent aussi
être inintéressants (cité 4
fois). En fait, l'exercice du métier
lui-même avec ses contraintes peut être
fastidieux : refaire les mêmes TD et donc se
répéter (cité 1 fois),
corriger des copies (cité 2 fois). On a vu
que les élèves attendaient de
l'enseignant " idéal " qu'il aime son
métier. Finalement,
alors même que leurs conceptions de l'ennui
en classe sont assez proches de celles des
élèves, que dans l'ensemble ce sont
des individus motivés par leur
métier, soucieux d'éveiller
l'intérêt des élèves, on
ne peut qu'être surpris par la
pauvreté des moyens mis en
uvre : soit l'élève est
sanctionné, ou interrogé oralement,
soit il est laissé dans son coin. C'est
particulièrement flagrant pour les
élèves plus rapides que les autres.
Les enseignants reconnaissent en effet qu'il y a un
certain nombre d'élèves qui
travaillent plus vite que les autres et qui doivent
s'ennuyer parce qu'ils sont freinés dans
leur progression. Ceci dit, peu (3 enseignants sur
18) y réagissent, et quand c'est le cas,
cela passe par un exercice supplémentaire
que l'on donne à l'élève. La
plupart du temps, les enseignants demandent
à l'élève d'attendre sagement
que la majorité de la classe ait
terminé l'activité en cours. En
définitive, les enseignants essayent de
susciter l'intérêt de la classe en
général et s'occupent
individuellement des élèves qui ne
savent pas s'ennuyer en silence. Ces derniers leur
donnant suffisamment de travail, les autres sont
censés prendre leur mal en
patience. Si les
représentations des causes de l'ennui par
les enseignés et les enseignants sont assez
proches, elles ne sont toutefois pas
similaires et peuvent parfois être
antinomiques. Par exemple,
les difficultés cognitives de certains
lycéens expliquent que des
élèves réclament un rythme
moins rapide dans l'acquisition des connaissances,
et un programme moins " long " et moins " lourd ".
La " lourdeur " du programme le rendrait ainsi
ennuyeux. <<Un
programme moins chargé, plus lent qui
permettrait à chacun d'assimiler tout un
programme avant de passer à la classe
supérieure.>>
(F- 1 SMS) <<Oui,
les professeurs devraient prendre leur temps pour
expliquer le cours. Ils sont trop pressés
parce que le programme est trop
chargé.>>
(G- 1 PRO) Ils
ne se rendent pas compte que cette
invocation de l'impératif du
programme par les professeurs est un moyen
des enseignants pour établir leur
autorité. En effet, d'après
A. Barrère [1997, p. 75], "
les enseignants sont ainsi amenés
à justifier le rythme des cours et
des devoirs pour la longueur et la
lourdeur du programme
l'enseignant a
tendance à se faire otage, en
même temps que ses
élèves, de la pression au
travail scolaire pour trouver une solution
à la discipline " sans filet "
qu'il est continuellement en train de
mettre en uvre mais aussi pour
éluder les difficultés des
élèves à donner un
sens à ce qu'ils font ". La
pression au travail devient la forme la
mieux acceptée de l'autorité
(qui prend alors une forme professionnelle
en se définissant comme la
capacité à faire travailler
les élèves), par rapport
à l'autorité traditionnelle
(inopérante) ou charismatique
(aléatoire et fragile). Si les
enseignants donnent aux
élèves l'impression que les
programmes sont chargés, c'est pour
éviter que ceux-ci ne s'interrogent
sur l'intérêt des savoirs
enseignés. Ce qui est un
remède à l'ennui pour les
professeurs est en fait invoqué
comme cause de l'ennui par les
élèves ! Ou du moins par
certains. Car évidemment, ces
revendications se heurtent à celles
d'autres lycéens (moins nombreux)
qui trouvent qu'au contraire le tempo des
cours n'est pas assez rapide
: En
définitive
L'ennui scolaire
semble être principalement une affaire entre
l'élève et son professeur, et dans
une moins large mesure, avec le
savoir. Cette apparente
circonscription de l'ennui au triangle didactique
ne facilite en rien son éradication. En
effet, · Les
causes de l'ennui sont multiples, ce qui
entraîne automatiquement une inflation des
remèdes proposés.
Théoriquement, il faudrait en effet
envisager une solution pour chaque cas, ce qui
paraît difficile à
réaliser. · Le
problème est que ces remèdes sont
inspirés par des logiques
différentes, voire concurrentes. Une
solution peut paraître être un
remède pour certains élèves,
en fonction de leur situation scolaire et de leur
propre histoire, mais pas pour tous. · En
particulier, un grand nombre d'élèves
se révèlent très
attachés non à l'esprit de
l'institution scolaire, mais à ses
formes. Ce qui est scolaire est
forcément ennuyeux ; si c'est
intéressant, ce n'est plus scolaire, et
c'est donc inutile et sans intérêt au
lycée. · Une cause
d'ennui est souvent fortement reliée
à une ou des disciplines
particulières. Là encore, si on
suivait la logique, il faudrait envisager des
remèdes différents selon la
discipline. · Les
causes de l'ennui s'appuient sur des
représentations propres à une
discipline, ou plus générales
comme celles du " métier ", de la " vie
courante " de la " culture générale
"
La disparition de l'ennui passe
certainement par un changement de ces
représentations associées. · L'ennui
scolaire déborde du cadre de la classe,
et du lycée ; il peut laisser l'institution
désemparée, car il sera difficile
à éradiquer avec des moyens
pédagogiques par exemple. · Les
principaux acteurs, élèves et
enseignants, ont des représentations
relativement proches des causes et des
remèdes à l'ennui. Ceci dit, dans la
réalité de la classe, la
pauvreté des moyens mis en uvre des
enseignants tranche avec la multiplicité des
remèdes proposés par les
élèves. De plus, les enseignants
et les élèves ne s'accordent pas
forcément sur l'efficacité des
remèdes en question : une cause d'ennui pour
les uns peut être un remède à
l'ennui pour les autres. ·
La certaine
stéréotypie des arguments
employés pour expliquer l'ennui, la
diversité des facteurs possibles, la
difficulté de mise en uvre des
remèdes, peuvent laisser penser que l'ennui
permet de masquer certaines tensions chez les
acteurs. Ainsi,
élèves et enseignants
préfèrent justifier l'ennui scolaire
en arguant de l'abstraction de la matière
par exemple. L'élève n'a pas à
avouer qu'il maîtrise mal la discipline, et
l'enseignant, qu'il peine à transmettre le
savoir. Le narcissisme des uns
et des autres est protégé, ce qui
peut expliquer d'ailleurs pourquoi les
représentations des enseignés et des
enseignants sont assez proches. Les uns et les
autres y trouvent leur compte.
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