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Forme opératoire et
forme prédicative de la
connaissance
La plus
grande partie de nos connaissances se situent dans
nos compétences, souvent de manière
implicite, voire inconsciente.
C'est ce qu'on peut
appeler " la forme opératoire de la
connaissance ", celle qui permet d'agir en
situation. Elle ne s'oppose pas aux connaissances
académiques classiquement transmises par
l'école et l'université, mais il
existe un décalage parfois impressionnant
entre ce qu'une personne peut faire en situation,
et ce qu'elle est capable d'en dire. La forme
opératoire de la connaissance est en
général plus riche, plus subtile, que
" la forme prédicative ", celle qui
énonce les propriétés et les
relations des objets de pensée.
Dans le
développement de la forme
opératoire, le poids de
l'expérience est considérable. Il est
bon, il est juste, que l'expérience soit
plus officiellement reconnue aujourd'hui qu'hier
dans les entreprises et les services ; la
validation des acquis de l'expérience (VAE)
témoigne d'une évolution positive des
idées. Le souci de prendre davantage en
compte le critère de la compétence
est si fort aujourd'hui que les écoles
d'ingénieurs elles mêmes essayent
d'orienter leurs enseignements davantage vers la
formation des compétences de leurs
élèves : et pas seulement vers
l'apprentissage des disciplines, qui pourtant
concourent beaucoup à la formation de ces
compétences.
Voici deux
exemples permettant de comprendre la
différence entre la forme opératoire
et la forme prédicative de la
connaissance: le premier concerne des enfants,
petits, au moment où ils découvrent
le concept de nombre. Le second concerne au
contraire des professionnels de haut
niveau
1er
exemple: Le schème de base de
l'addition
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Supposons
qu'à un goûter
d'anniversaire, une maman demande à
sa fillette de 5 ans de compter les
enfants qui se trouvent dans le salon. La
fillette court dans le salon et en compte
quatre. Elle rapporte l'information
à sa maman, qui lui demande alors
de compter les enfants qui se trouvent
dans le jardin. La fillette court dans le
jardin et en compte trois.
Combien
cela fait-il en tout? demande la maman. La
fillette se précipite à
nouveau dans le salon (un,
deux,trois,quatre) puis dans le jardin
(cinq, six, sept) et vient annoncer sept
à sa maman. Elle a certes
pensé l'union des deux
sous-ensembles puisqu'elle recompte le
tout, mais elle n'a pas
opéré sur les
nombres.
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Après
quelques mois elle sera probablement en
mesure soit de déclarer que 4 + 3
ça fait 7, soit de ne pas recompter
les enfants du salon, de retenir seulement
le cardinal 4, et de compter à
partir de là les enfants du jardin
(cinq, six, sept
sept !). C'est une
nouvelle compétence : elle
opère alors sur les nombres et pas
seulement sur les ensembles.
La
connaissance-en-acte qui lui permet de
faire l'économie du recomptage du
tout est un axiome de la théorie de
la mesure
cardinal
(salon U jardin) = cardinal (salon) +
cardinal (jardin)
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La nouvelle
démarche de la fillette repose en effet sur
la connaissance implicite qu'il est
équivalent de faire l'union des parties
d'abord et de dénombrer ensuite le tout, ou
de dénombrer les parties d'abord et de faire
la somme des cardinaux ensuite. C'est là une
propriété constitutive du nombre, qui
en fait un concept considérablement plus
riche que ceux de relation d'ordre ou
d'équivalence. Mais elle est bien
incapable de formuler, même sous une forme
verbale peu sophistiquée, la connaissance
qu'elle vient de mettre en uvre dans
l'action.
2
éme exemple: Les difficultés de la
communication de l'expertise
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Dans un
département de conception de
lanceurs spatiaux, certains
ingénieurs sont devenus de grands
experts. Il leur a fallu beaucoup de temps
pour le devenir. La longue durée
des processus de conceptualisation est
absolument essentielle, chez les adultes
comme chez les enfants. Ils sont devenus
experts après dix, douze, quinze
ans d'expérience, et tous ne
deviennent pas experts. Au moment
où ils sont embauchés, bien
qu'ils sortent de Polytechnique ou de
Sup-Aero, on ne leur confie aucun travail
en responsabilité. Il leur faut
attendre plusieurs mois avant de se voir
confier une tâche, sous le tutorat
de quelqu'un ; et ce n'est qu'après
quatre ou cinq ans d'expérience
qu'ils deviennent totalement
autonomes.
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On a demandé
aux plus grands experts d'écrire des guides
méthodologiques, dans lesquels ils devaient
restituer leur savoir-faire personnel, celui qu'on
ne trouve ni dans les traités et
publications, ni dans les rapports
antérieurs qui se trouvent sur les
étagères ou dans les
tiroirs.
Une chose est
tout à fait remarquable : ces grands experts
ne restituent pas dans leurs écrits toutes
les connaissances importantes qu'ils utilisent dans
l'action. Par exemple on trouve très peu
de raisonnements conditionnels, alors que
l'expertise, justement, consiste à utiliser
de tels raisonnements : si telle et telles
conditions sont réunies, alors telle
solution est meilleure ; alors que, si telles
autres conditions sont présentes, alors
telle autre solution est meilleure. Nos experts
font très peu de comparaisons
coûts/profits ou
coût/efficacité. Le biais
idéologique classique des ingénieurs
est de trouver la solution la meilleure quel qu'en
soit le prix.
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On
relève une deuxième lacune
dans les témoignages de ces
ingénieurs de conception :
aucune mention n'est faite des
obstacles qu'ils ont surmontés au
cours de leur parcours
professionnel.
Or il est
très important pour un jeune
ingénieur de savoir quelles erreurs
il lui faut éviter. Les biais de
raisonnement dans lesquels il ne faut pas
tomber ne sont pas mentionnés. Et
pourtant les experts les évitent
totalement dans leur pratique. Ainsi la
forme prédicative de la
connaissance telle qu'elle apparaît
dans un guide méthodologique et la
forme opératoire de la connaissance
telle qu'elle est mise en uvre par
l'ingénieur quand il fait son
travail de conception, ce n'est pas la
même chose.
Ce
décalage entre la connaissance
explicite et la connaissance contenue dans
l'action est une question tout à
fait fondamentale pour les
entreprises, parce qu'une bonne partie
de la compétence de l'entreprise,
qu'elle soit celle des individus, celle
des petites équipes ou celle de
l'entreprise tout entière, repose
sur des éléments qui ne sont
pas explicités.
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Cela ne veut
pas dire que l'explicitation et la formalisation ne
jouent pas de rôle. Mais il ne faut pas
confondre conceptualisation et symbolisation. Le
fait que le langage et le formalisme contribuent
à la conceptualisation est une chose ! mais
ce serait un aveuglement que de réduire la
conceptualisation à la forme symbolique
utilisée pour la communiquer
Compétences,
adaptation aux situations et
activité
La
connaissance est adaptation : les
bébés, les enfants, les
élèves et les professionnels
apprennent en s'adaptant aux situations
rencontrées. Ce qu'ils développent
alors ce sont des compétences.
Pour ne pas en
rester à des critères vagues, il faut
définir ces compétences par rapport
à des classes de situations relativement
circonscrites. La compétence au singulier se
décline d'abord au pluriel, en relation avec
les différentes situations que peut
rencontrer un élève ou un
professionnel, dans telle discipline ou sous
discipline, dans telle ou telle situation
professionnelle. Voici plusieurs critères
possibles de la compétence, qui vont me
permettre de montrer que le concept de
compétence n'est pas un concept scientifique
à lui tout seul.
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- est plus
compétent celui qui sait faire
quelque chose qu'il ne savait pas
faire (perspective
développementale) ou que
d'autres ne savent pas
faire(perspective
différentielle) ;
- est plus
compétent celui qui s'y prend
d'une manière plus fiable, plus
économique, plus
générale, plus
élégante, mieux compatible
avec le travail des autres...;
- est plus
compétent celui qui dispose
d'une plus grande variété de
procédures pour traiter une
classe de situations, en fonction des
valeurs particulières prises par
les variables de situation.
- est plus
compétent celui qui est moins
démuni devant une situation
nouvelle, jamais rencontrée
auparavant.
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Si le premier
critère peut être
vérifié au vu du résultat de
l'activité (de la performance comme disent
les entreprises), les trois autres critères
appellent un regard analytique sur
l'activité elle-même et ses formes
d'organisation, pas seulement sur le
résultat. En d'autres termes, tant que
l'Education Nationale recule devant les analyses
qui seraient nécessaires de
l'activité des élèves en
situation, ainsi d'ailleurs que de
l'activité des enseignants eux-mêmes
(dans la classe et en dehors de la classe), il y a
peu de chances de dépasser une vision vague
et idéologique de l'idée de
compétence, finalement peu concrète,
se prêtant peu à l'évaluation
objective, et en deçà des promesses
annoncées sous l'étendard de la
compétence.
La vertu principale
de la recherche en didactique des disciplines et de
la didactique professionnelle depuis 30 ans a
justement été d'orienter l'enseignant
vers la construction de situations dans
lesquelles les élèves trouvent
l'occasion de développer des formes
d'organisation nouvelles de leur activité,
d'en élargir la portée, moyennant
l'enrichissement des " schèmes
" qui
justement désignent ces formes
d'organisation : déclinaison de buts et de
sous-buts, réglage et régulation de
l'action, de la prise d'information,et du
contrôle, conceptualisation (explicite ou
implicite), inférence.
Les verbalisations
des élèves et des enseignants, les
formes institutionnalisées et
académiques de la connaissance ne jouent pas
un rôle négligeable dans les processus
d'enseignement et d'apprentissage, mais c'est
l'activité en situation (geste, attention
sélective, raisonnement, gestion de
l'incertitude
) qui constitue le ressort
principal du développement des
compétences.
Le
bébé est un exemple de
l'apprentissage, en quelques années et bien
qu'il ne parle guère, d'un ensemble
considérable de compétences,
concernant l'espace et l'interaction avec autrui
notamment. Toutes proportions gardées, c'est
aussi par l'expérience
en situation
que le technicien devient un professionnel averti,
l'ingénieur un expert, le vigneron un
tailleur de vigne réputé.
Quelles compétences
développe-t-on, en situation
?
L'élève
et le professionnel, pas davantage que le
bébé, ne se développent seuls,
dans un face à face solitaire avec la
situation à laquelle ils sont
confrontés.
L'élève
peut s'appuyer sur l'enseignant, sur les autres
élèves, sur sa famille ; le
professionnel sur ses collègues, avec
lesquels il forme une certaine communauté.
En situation de travail et dans une situation de
classe, chacun développe des
compétences dans une grande
variété de registres :
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- les
gestes, l'interaction avec
autrui (gestion de la
coopération et du conflit, souci et
respect d'autrui, séduction
)
;
- la
communication langagière et le
dialogue (expression des idées,
élimination des équivoques,
argumentation
) ;
-
l'affectivité et les
émotions. Dans leur
activité de travail, les hommes et
les femmes soient reconnus autant en
raison de leurs qualités dites "
humaines " que de leurs compétences
techniques. Les deux sont d'ailleurs
rarement indépendantes.
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Conclusion
Si donc le
Ministère de l'Education Nationale veut
s'engager dans une démarche visant à
favoriser le développement des
compétences des élèves, c'est
tant mieux ! Mais il doit alors se donner les
moyens de faire avancer les recherches sur
l'activité des élèves et des
enseignants.
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La
première préoccupation
des chercheurs et des enseignants devrait
être celle de la construction des
situations permettant aux
élèves de développer
des formes d'activité dans les
différents registres
évoqués plus
haut.
La
seconde préoccupation celle de
leur action de médiateurs en
situation, lorsqu'il faut apporter
à l'élève l'aide
juste nécessaire à
l'avancement du travail.
Que
l'interdisciplinarité doive
être au rendez-vous, que les
rapports entre l'école et la
société doivent être
améliorés, cela va sans dire
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Mais
on restera en deçà
des problèmes à
résoudre si on n'accorde
pas une attention aussi soutenue
que possible à
l'activité effective des
élèves, et aux
situations propres à
l'encourager et à la
stimuler.
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