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La différence est
d'abord, avant tout discours,
physique.
Un fait brut
porteur d'une vérité qui
dépasse le discours.
On voit des gens
qui ne marchent pas bien, qui n'ont pas de bras ou
un seul, pas de jambes ou une seule, des
problèmes de peau, qui ne voient pas bien,
qui se déplacent dans une chaise roulante,
etc. Des gens qui ont de " drôles
d'attitudes ". On voit ce qui se voit. Au moins
lorsque ce n'est pas caché.
La
différence, on la voit aussi parce
qu'elle est supposée à travers des
dispositifs, des dispositions qui sont prises ici
ou là. Elle est matérialisée.
On voit bien dans la ville des trottoirs
abaissés, des places de parking
réservées qu'on aimerait bien occuper
parfois (mais la raison raisonnable est là
qui veille, pas chez tous, hélas, où
elle sommeille), des marches électriques qui
montent et qui descendent dans les bus.
Toutes
ces dispositions prises laissent deviner un autre
univers, un peu flou, un peu confus.
Mystérieux même.
Quand on les
croise, ceux qu'on voit, on ne sait pas comment se
tenir.
On les regarde ou
on les regarde pas ; on les aide ou on les aide
pas. Ou on fait " comme si " ou comme
ça. ". On est gauche. Quoiqu'il en soit
on ne peut pas ne pas en tenir compte. Ils ne
passent pas inaperçus. Ils font irruption,
effraction, ils nous " interpellent " comme on dit.
Etre interpellé, c'est être
amené à sortir du flux habituel,
tranquille, régulier des choses et
être plongé dans un autre univers qui
nous oblige à penser ce qui fait
irruption.
Ainsi
ce qu'on perçoit d'abord, ce qu'on sent, ce
qu'on vit avant tout discours, c'est " qu'on
n'est pas pareils ".
C'est de là
qu'on doit partir quand on veut
réfléchir. Et ce " pas pareil
" est le fond irréductible,
incompressible. Et il ne s'agit pas là d'une
différence de circonstance, conjoncturelle,
liée à la production d'une norme
sociale qui dit ce qui va et ce qui ne va pas
à un moment donné ou une
époque donnée.
Non,
c'est une différence de nature,
métaphysique, fondamentale et on peut
l'habiller comme on veut, elle demeure.
On est bien lorsqu'on est
entre nous
Les philosophies du
sujet qui placent l'homme au centre de leurs
préoccupations reposent sur un postulat : il
s'agit toujours du même homme, celui qui me
ressemble.. Quand elles traitent de l'Autre, c'est
" entre nous " qu'elles en parlent. On est bien
entre nous : pareils et tellement
différents. On est
tolérant.
C'est
l'altérité.
L'Autre qui fait
partie du Même, celui qui est reconnaissable,
celui qui, à condition que nous "restions
entre nous ", diffère. La différence
s'accommode bien du reconnaissable. Dans cet espace
de la re-connaissance, la tolérance peut
s'exercer.
Nous sommes dans
une altérité qui fonctionne dans le
semblable, qui permet de traiter sereinement du "
rapport à l'autre ", de la"
différence " comme on dit aujourd'hui.
Contrairement à ce que peut dire Derrida, il
n'y a pas " dans la reconnaissance, le risque de la
méconnaissance de l'autre. " Car cet autre
est implicitement reconnu " comme tel "
.
Un
Autre, pas tellement Autre au fond.
L'accès
à l'Autre, accès direct et global
à l'Autre décrit par Lévinas
s'effectue lui aussi dans l'espace de la
Mêmeté et notamment la
Mêmeté la plus évidente, celle
du corps. Il
n'en va pas de même pour l'Autre
altéré, l'Autre dissemblable,
méconnaissable.
La saisie
globale de l'Autre, comme humain, comme celui
qu'on ne peut tuer n'est possible que dans l'espace
du Même, que dans la mesure où un
élément ne m'oblige pas à le "
détailler ". Je peux faire abstraction comme
le dit Lévinas d'un nez, de la couleur des
yeux, etc. parce que tellement évident,
tellement présent, tellement ressemblant. "
Je me demande si l'on peut parler d'un regard
tourné vers le visage, car le regard est
connaissance, perception. Je pense plutôt que
l'accès au visage est d'emblée
éthique. C'est lorsque vous voyez un nez,
des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez
les décrire, que vous vous tournez vers
autrui comme vers un objet. La meilleure
manière de rencontrer autrui, c 'est de ne
pas même remarquer la couleur de ses
yeux".
Mais la
perception d'une déformation, d'une "
diformation " me pousse à l'objectivation de
l'Autre, à le détailler à
le regarder dans son manque, dans ce qui lui
manque. A regarder son altération par
rapport à ce que je suis. Son
incomplétude par rapport à ma
complétude. A l'objectiver, à le
rendre objet. Si la relation au visage est
d'emblée éthique, s'il y a de l'homme
dans tout visage qu'advient-il de l'éthique,
de l'humanité à partir du moment
où l'homme est objectiver ? Hélas,
l'histoire nous a déjà répondu
sur ce point. Ainsi
lorsque la philosophie parle de l'Autre ou de
l'altérité, elle en parle parce qu'il
est le Même.Tant qu'il a un corps qui
ressemble au mien.
Il n'en va pas
de même avec le corps altéré
qui se livre dans sa nudité, presque dans
son obscénité.
Il y a de l'autre
et de l'autre altéré. L'Autre qui
quitte le semblable, la symétrie, la
réciprocité,
l'altérité, le reconnaissable, le "
entre-nous ", etc. La philosophie ne traite pas de
celui-là. Quand nous rencontrons l'autre
dissymétrique, l'autre
méconnaissable, l'autre
altéré. L'autre altéré,
c'est l'autre difforme, qui bave, qui " pue ",
monstrueux parfois, im-monde, c'est l'autre qui
résiste.
C'est
à partir de là que se posent les
vrais problèmes. Comment fait-on avec ces
humains im-monde, en dehors du monde ?
Le corps
altéré est un corps qui ne peut se
cacher.
La " personne "
handicapée ne peut pas avancer
masquée, le sujet handicapé ne peut
justement pas avancer comme personne, persona . Or
le masque est celui que tout individu porte pour
s'avancer en société et qui permet "
d'apparaître sous tel ou tel jour ",
" se cacher derrière tel ou tel
masque ", prendre un visage de circonstance. Le
persona, au-delà de la connotation
négative est justement ce qui permet la
socialisation, qui permet l'intégration
sociale. Et
parfois, les masques tombent où l'autre
apparaît dans sa nudité. Humaine ?
Inhumaine ?
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