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Les
stratégies de coping et le vécu
attaché à l'agression
dépendent en partie des différentes
représentations que l'individu se construit
de la situation.
Quelques-unes de
ces représentations (image de
l'agresseur, explications causales du
passage à l'acte, image a priori de
l'enseignant "à risques", etc.)
permettent de mieux comprendre la manière
dont ont réagi les enseignants et donnent un
éclairage complémentaire en terme
d'évaluation primaire de la
situation.
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Image
de l'élève agresseur
auprès de
l'enseignant
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L'image
que les enseignants ont de leurs jeunes agresseurs
est particulièrement
homogène.
A la quasi
unanimité, ils sont dans une disposition
d'esprit qui les conduit à pardonner
généreusement, sinon à court
terme du moins à plus ou moins long terme.
Pour reprendre une expression devenue
célèbre, ces adolescents sont
jugés « responsables
mais pas coupables ».
Agresseurs,
ils sont eux-mêmes perçus comme des
victimes :
des victimes du système éducatif, des
victimes du milieu familial dans lequel ils
évoluent, et plus généralement
des victimes de la
société.
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-Situation
familiale
défavorable
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Alors qu'ils n'étaient encore qu'en
difficulté devant l'élève qui
refusait simplement de se plier aux règles
de vie d'un établissement scolaire ou alors
qu'ils avaient déjà été
agressés, un
certain nombre d'enseignants a cherché des
renseignements sur la situation de
l'élève
auprès de la Vie scolaire de
l'établissement. Dans la majorité des
cas, il s'agit d'enfants dits à
problèmes : chômage et/ou divorce des
parents, monoparentalité, violence
familiale, etc. Ces difficultés que
rencontrent au jour le jour ces adolescents,
amènent les enseignants non pas à
relativiser l'acte d'agression mais à mieux
comprendre le passage à l'acte.
« C'est une
famille où la mère est toute seule.
Le père apparemment est inconnu. On ne sait
pas s'il y en a, s'il n'y en a pas, s'il est mort.
Est-ce qu'il est parti tout de suite ? On sait
rien. Et la mère, apparemment, ne vit que
des allocations. La fille bat sa mère. C'est
de notoriété publique apparemment
auprès des voisins. Elle terrorise sa
mère. Elle fait la loi chez elle »
(Agnès)
, « Il n'a que sa mère. Le
père, on sait pas ce qu'il est devenu. La
mère qui s'occupe pas de lui... »
(Renaud)
; « C'est un enfant qui vit quand
même des choses difficiles, hein ! Donc, je
peux comprendre qu'il ait des problèmes, des
gros problèmes psychologiques. Sa
mère, je crois savoir qu'elle est venue dans
la région parce qu'elle était au
chômage. Elle s'est séparée de
son père en lui disant que c'était
pas son père. Apparemment, l'année
dernière il a fait une tentative de suicide.
Il a une soeur ou un frère qui est
handicapé. On ne sait pas si c'est
handicapé moteur ou mental. La maman est
assez dépressive parait-il. Ils sont suivis,
la famille est suivie par un psychiatre. Et lui, il
veut pas être suivi seul »
(Sabine)
; « Je sais qu'il y avait d'énormes
conflits à la maison, notamment avec le
père. Ca se passait très mal. Ca
criait toujours. Donc en général, je
le sais, c'est sur l'enseignant que se reporte
l'agressivité que l'élève n'a
pas pu extirper de son corps à la maison
»
(Solange)
;...
Les
parents sont les premières personnes sur
lesquelles se reportent les torts
en terme
éducatif. Néanmoins, ces parents dits
défaillants sont souvent
eux-mêmes
considérés comme des victimes de la
société.
« C'est la
famille qui est totalement défaillante. Je
pense que la gamine y est vraiment pour rien. Elle
est le pur produit de sa famille. Un gamin, il
devient ce que la famille, ce que la
société a fait de lui. Donc, au
départ, un bébé il n'est pas
responsable de ce qu'on fait de lui. Cette gamine,
elle serait née dans un autre milieu
familial, elle serait pas comme elle est. Donc,
elle est pas responsable de ce qu'elle est, mais
elle est ce qu'elle est en attendant »
(Agnès)
;...;
« Non, j'en veux surtout à sa
mère. A ses parents. Ce n'est pas elle qui a
porté plainte, c'est les parents Ils tirent
le diable par la queue pour finir le mois. Il y a
des histoires qui courent dans les journaux: une
claque, 5000 francs... Donc, c'est pour ça
qu'elle a porté plainte
»
(Martine)...
C'est
un sentiment de non maîtrise de soi qui
domine les explications sur le passage à
l'acte de
l'adolescent.
« Elle a
aucun contrôle d'elle-même
d'après ce que j'ai vu. Elle est dangereuse.
C'est un obus qu'est lâché dans la
société »
(Agnès)
; « Comme on dit maintenant, il a
disjoncté. Je l'ai trouvé assez
imprévisible, quoi ! »
(Sylvie)
; «J'avais l'impression qu'elle avait
pété les plombs »
(Adeline)
; « C'est comme une traînée de
poudre. A un moment donné, elle va exploser
»
(Solange).
Bien
que ces adolescents soient jugés
irresponsables, l'image que les enseignants en ont
n'en est parfois pas moins négative dans le
présent et pessimiste pour
l'avenir.
« C'est une
gamine cinglée, sans foi ni loi. Prête
à escroquer, à mentir, à faire
des faux témoignages. Pour moi, cette gamine
c'est une ordure. Un déchet de la
société. Elle est mauvaise et il n'y
a pas à en tirer grand chose. Je ne sais pas
si elle peut éprouver des sentiments, si
elle respecte la vie, si... J'en doute.
[...] Est-ce qu'on peut la changer ? J'en
sais rien. C'est déjà très
très tard. C'est difficile de changer un
adolescent, d'en faire un adulte "bien" alors qu'il
a été construit sur des mauvaises
bases »
(Agnès) ;
...« Qu'ils soient en prison ou pas, c'est
pareil. Ils savent tous un jour ou l'autre qu'ils
iront. Tous. Ils sont tous condamnés. Celui
qui y arrive, il a un mérite fou
»
(Eric)
;...
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Hostilité et volonté de
déstabilisation
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Lorsque l'explication d'irresponsabilité
n'est pas évoquée,
c'est
le côté manipulateur et hostile de
l'élève qui
ressort.
Les enseignants
perçoivent alors la conduite de
l'élève comme l'expression plus ou
moins explicite d'une volonté de
déstabilisation ou de destruction.
« Je pense
qu'elle a senti une faille. Elle s'est
engouffrée dedans. J'ai envie de plaire
à mes élèves, j'ai envie
qu'ils soient contents d'être en cours avec
moi. En réfléchissant, je me dis que
c'est peut-être ça, qu'elle a dû
sentir ça et qu'elle a tout fait pour aller
à l'encontre »
(Adeline)
; «
Je pense qu'au départ c'est une question de
personnalité. La sienne par rapport à
la mienne. Peut-être sa perception du fait
que j'ai quand même un caractère
dominant, qu'il ne pouvait pas supporter. Je pense
que c'est ça. C'est un garçon qui
veut avoir raison et qui veut être
l'élément dominant. J'ai rarement vu
un élève pareil, aussi
déterminé, aussi arrogant...
[...] Le grand leitmotiv de cet
élève, c'est de disqualifier les
profs pour les faire jeter à la porte de
l'Education Nationale : "Mon père te ferra
révoquer de l'Education Nationale. Tu
verras, mon père est plus puissant que toi.
Tu verras" »
(Hervé)
; « Ils s'étaient dit "On va
s'amuser avec lui". J'étais le petit jeune
qu'il fallait emmerder
»
(Marc).
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-Indulgence
et ressentiments
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Les enseignants
regrettent que l'agression ait eu lieu mais n'en
tiennent pas particulièrement rigueur
à l'agresseur, auquel ils trouvent
finalement des circonstances
atténuantes.
«
Curieusement, je lui en voulais pas, pas du tout.
Pas du tout. Peut-être pas "pas du tout",
mais je comprenais qu'il ait pu avoir une envie
comme ça, de faire la bise à un prof
qui lui aurait plu. [Aujourd'hui, à 6
ans] je crois que je suis encore plus
compréhensive qu'à l'époque.
Je comprends, je comprends assez ça
finalement »
(Sylvie) ;
« Finalement, c'est une victime. Et c'est
pour ça que je l'aime bien d'ailleurs.
Même aujourd'hui. Vraiment, je ne le
déteste pas. Je n'ai aucune animosité
contre lui. C'est un gamin... Non, c'est pas une
forme de pitié, on n'ira pas jusque
là. C'est une forme de compassion.
[...] Pauvre gamin, il était
complètement éclaté. Il
était un peu éparpillé dans
tous les coins et il arrivait pas à se
rassembler » (Renaud)
; « Je l'excusais en partie parce que je me
suis dit "Elle est malade". C'est une pauvre
gamine. Je ne peux même pas lui en vouloir
parce que sur le coup ça fait mal, c'est
vrai ça blesse, et puis après le
temps passe et... Heureusement, j'ai ce pouvoir
d'oublier, enfin d'oublier... de pardonner quand
même assez facilement» (Solange) ;
« C'est ça le pire, je n'arrive pas
franchement à lui en vouloir. Je n'arrive
pas à lui en vouloir, non. Non, je ne lui en
veux pas vraiment. Mais, ce n'est pas mon
tempérament. Je ne suis pas
rancunière
»
(Catherine-2)
; ...; « Il y a des moments où je
lui en veux pas du tout. Je me dis que c'est une
pauvre gamine. Je lui en veux pas
spécialement quand je pense à
l'ampleur de la rumeur, par exemple. En revanche,
quand elle est face à moi et que je la vois
plus ou moins triomphante, qu'elle a son air
narquois, là oui ! Là, je lui en veux
»
(Aude)...
Cette
indulgence se traduit par une recherche de
sanctions aux visées plus éducatives
que pénalisantes, voire simplement par un
non désir de
sanction.
Agressé,
l'enseignant reste dans le rôle partiellement
éducatif qui lui incombe. Aussi, accabler
davantage des adolescents, voire des parents, qui
sont dans des situations sociales et familiales
difficiles est rarement dans les intentions des
enseignants. Il y a une volonté d'arranger
les choses, et ce d'une manière qui peut
contenter tout le monde.
« Je n'ai
pas voulu qu'il ait d'ennuis. Je crois que c'est
ça. Je ne voulais pas que ça prenne
plus de proportions. Il a eu une pulsion, un truc
particulier à un moment donné. Je ne
voulais pas que... cette erreur, ce truc ne le
suive »
(Sylvie)
; « [Porter plainte], j'y ai pas
pensé du tout et puis... Je sais pas,
créer des problèmes à cette
femme qui en a déjà pas mal, non ! II
faut dire que les problèmes avec des
enfants, les problèmes financiers, tout
ça, je les ai connus quand j'étais
enfant, hein ! J'ai préféré
essayer d'arranger les choses
»
(Andrée)...;
« J'ai trouvé la justice très
dure par rapport à elle. Moi, j'aurais
été plus... On a tellement l'habitude
d'avoir des élèves qui vivent des
situations pas possibles. C'est pas que je
l'excuse, mais je les ai trouvés très
durs. Vraiment très durs. Ironiques et durs.
[...] Si elle refuse l'aide
éducative et psychologique, elle ira en
prison. Pour moi, c'est pas la solution. Il
faudrait qu'elle soit aidée
psychologiquement pour se reconstruire. Que va
faire la prison ? La démolir. S'il n'y a pas
d'aide, à quoi ça sert ? Elle n'a que
19 ans, la vie n'est pas finie quand même.
Qu'est-ce qu'elle va faire ? Si elle refuse, c'est
la prison sans rien. Si elle refuse, pour moi c'est
du gâchis
»
(Monique).
Pour quatre
enseignants, une
rancur, parfois profonde et touchant au
sentiment de haine, a néanmoins
existé.
« Je lui en
veux, oui. Absolument. Beaucoup. [...] J'ai
toujours pensé qu'il avait besoin de tomber
comme on dit sur un mec plus grand que lui, qui
lui... vraiment qui lui casse bien la figure.
Voilà. Qui le laisse raide par terre. Pas
mort, mais raide. Puis, quand il se
réveillerait, qu'il se pose quelques
questions quand même »
(Hervé)
,... ; « C'était la haine qui
m'habitait. Des envies de meurtre. Et longtemps
après, hein ! Deux ans après j'avais
encore... » (Florient).
La rancune est
peut-être plus fréquente lorsque
l'agression a pris la forme d'un harcèlement
et que d'anciennes expériences
négatives ont déjà
ponctué la carrière de l'enseignant.
Les déceptions antérieures et la
détresse actuelle rendent alors l'adaptation
et le pardon plus difficiles.
(p. 258-263)
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Ces
textes sont tirés de la
thèse d'Anne JOLLY soutenue le 11
Décembre 2002 à
l'Université de
Reims.
Les choix des parties et les
découpages nécessaires sont
de ma
responsabilité.
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