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Lorsqu'un
enseignant se fait agresser par un
élève et que son entourage
professionnel en est informé, celui-ci ne
reste généralement pas
indifférent à son sort. Pourtant, la
décision de se confier à sa
hiérarchie ou à ses collègues
n'est pas toujours aisée à prendre.
«
Personne dans l'établissement ne l'a jamais
su. Peut-être aussi parce que j'avais peur
qu'on me trouve une part de responsabilité
dans l'histoire » (Sylvie) ; « J'ai mis
du temps à en parler. Je n'y arrivais pas.
J'avais envie d'en parler et... j'avais
l'impression que si je commençais à
en parler, les gens ne me regarderaient plus de la
même façon »
(Aude).
On se tait
par crainte
de n'être pas soutenu. On se tait par crainte
d'être renvoyé à ses propres
torts. On se tait par crainte de voir
exprimé par d'autres ses propres critiques.
A raison parfois, puisqu'au regard des nombreuses
situations rencontrées dans notre
étude, les réactions de soutien sont
loin d'être unanimes. Les enseignants
évoquent avec loquacité et
émotion la compassion des uns et
l'indifférence, voire l'agressivité,
des autres. Il y a les partenaires qui comprennent
la détresse de l'enseignant, ceux qui ne
comprennent pas et ceux qui font semblant de ne pas
comprendre de crainte d'être eux-mêmes
débordés par leurs émotions.
Une importante disparité existe notamment
entre les réactions de la hiérarchie
et celles des collègues, au net avantage de
ces derniers....
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Le
chef d'établissement et son adjoint
-Soutien moral et
assistance
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Le
soutien, lorsqu'il s'exprime, prend toutes
les formes
possibles.
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Du soutien
émotionnel au soutien
matériel,
l'enseignant trouve auprès de son chef
d'établissement le réconfort et
l'assistance directe dont il a
besoin....
«
Je me suis sentie épaulée. Je
n'étais plus seule
»
(Solange)
;
« Monsieur le Principal et son adjoint ont
pris ça quand même très au
sérieux » (Catherine-1).
Après
la brutalité et l'absurdité de
l'agression, la disponibilité bienveillante
et le discours rassurant du chef
d'établissement sont appréciés
à leur juste valeur par les enseignants. Ils
leur sont reconnaissants d'avoir su prendre le
temps de les recevoir quelques instants dans leur
bureau, écouter leur histoire
qu'interrompent parfois les sanglots, comprendre
leur détresse, soulager leurs angoisses, et
surtout prendre les décisions qui
s'imposent.
La
compassion est
essentielle.
Elle rend digne tant celui qui l'exprime que celui
qui la reçoit. Elle permet de rendre son
humanité à un épisode de vie
qui en était dénué.
...
«
Elle m'a dit que si je portais plainte, elle
portait plainte avec moi et qu'elle me soutenait.
Sur le moment, ça m'a fait du bien parce
qu'elle m'a quand même écoutée
»
(Aude).
Mise
en cause sans ménagement quelques
années plus tôt, Sabine
accueille
avec soulagement l'attitude bienveillante de sa
hiérarchie actuelle... Sensible à
l'anxiété de Catherine
lorsqu'il lui annonce la pression exercée
par le père d'élève pour
connaître son adresse personnelle, le
Principal n'hésite pas à lui dire
«
Si jamais dans la nuit il se passe quelque chose,
vous me téléphonez, je viendrai
».
Ces
instants de réconfort s'accompagnent parfois
d'un dédouanement qui vise à rassurer
l'enseignant sur ses compétences et plus
globalement dans son estime de lui-même, par
la justification de sa conduite et l'accusation de
celle de l'élève. ...
«
Elles connaissaient le gamin donc elle se sont bien
doutées que c'était pas un hasard si
ça arrivait avec lui »
(Sabine)
;...
Si
le
soutien
reçu
n'est
en rien homogène, il n'en est pas autrement
du
soutien
perçu.
Aussi un enseignant peut-il se satisfaire
pleinement d'un soutien émotionnel que
d'aucuns qualifieraient de léger. Par
exemple, le chef d'établissement
d'Andrée qui reçoit un courrier
diffamatoire dans lequel une mère l'accuse
d'avoir levé la main sur sa fille, ne se
déplace pas pour rencontrer l'enseignante et
se contente de lui transmettre une copie de la
lettre accompagnée du petit mot « Il
faudra passer me voir ensuite ». Il la
reçoit cinq jours plus tard, sur rendez-vous
pris auprès de sa secrétaire. Entre
temps, elle lui a fait parvenir un rapport. Il n'a
rien à en dire et l'entretien ne dure que
quelques secondes : « Madame X, il n'y a rien
à dire. Votre lettre était
suffisamment claire ». Cette issue convient
parfaitement à Andrée
:
«
Je n'ai pas eu à m'expliquer oralement. Avec
le recul, je trouve que c'est beaucoup mieux parce
que j'aurais été en situation de
professeur qui se défend contre une
accusation. Et, je n'étais pas en
état ».
L'assistance
directe, matérielle et concrète est
aussi importante que le soutien
émotionnel.
Elle confirme la valeur des paroles
réconfortantes émises jusque
là et conforte l'enseignant dans ses
principes moraux. L'enseignant agressé
apprécie que son chef d'établissement
porte plainte de manière solidaire, renvoie
l'élève impliqué, organise un
conseil de discipline, convoque les parents, etc.
Concrètement, le chef d'établissement
doit mettre en eeuvre des actions visant à
défendre l'enseignant et à
sanctionner l'élève lorsque celui-ci
est inscrit dans l'établissement.
...
«
Il m'a ouvert toutes les portes. Il m'a ouvert la
porte du commissaire. Il m'a ouvert la porte de
l'Inspecteur d'Académie. Il m'a ouvert la
porte de la présidente de l'Autonome
»
(Catherine-2)...
Une autre
fraction, la plus importante en nombre,
regroupe
les
chefs d'établissement qui ne se sont pas
sentis concernés par
l'agression.
Parce que l'écoute, la compréhension
et l'action renvoient à l'immensité
des attentes des enseignants à
l'égard de leur chef d'établissement,
lorsqu'elles viennent à manquer, la
reconnaissance et l'estime laissent place à
la colère et au mépris.
L'indifférence au sort de l'enseignant peut
s'exprimer d'emblée ou n'apparaitre
qu'après un laps de temps durant lequel
s'installent lassitude et agacement envers des
plaintes qui finissent par les indisposer ...Si
l'administration n'est jamais témoin
d'aucune forme de violence, elle se met parfois
à douter de la réalité de
celle-ci et l'incompréhension devient totale
entre l'administration et l'enseignant qui prend
comme une atteinte personnelle toute action en
faveur de l'élève.
La
hiérarchie semble capable d'attirer à
elle l'hostilité avec une facilité
remarquable.
L'absence de soutien peut aller de
l'indifférence pure et simple à la
franche hostilité. Le manque
d'humanité du chef d'établissement
est fortement ressenti.
«
Elle ne voulait même pas me voir
après. [- Vous avez voulu la voir ?]
Non, c'était plutôt à elle, je
pense. C'est pas à moi de faire toutes les
démarches. Dans l'état où
j'étais. Sans être plaint, ça
n'aurait pas dû se passer comme ça.
Qu'au moins le cours soit arrêté,
qu'elle discute avec moi... »
(Daniel).
L'enseignant
agressé est particulièrement sensible
aux mots et l'écoute des propos se fait
particulièrement critique.
«
J'étais à moitié dans le coma
dans l'ambulance, il est venu me voir, il ne m'a
pas demandé comment j'allais.
Véridique. Je n'exagère rien. II m'a
dit "Monsieur X., je vous interdis de porter
plainte. Il ne faut pas faire de vague". J'avais
envie de lui en mettre une et de lui dire "Vous ne
ferez pas de vague maintenant, hein "' »
(Florient)
...
Le
manque de soutien matériel s'exprime
à différents niveaux. La
mansuétude à l'égard de
l'élève agresseur leur semble
inexcusable, d'autant qu'ils ne sont pas dupes
quant aux raisons administratives qui poussent leur
chef d'établissement à tant
d'indulgence. L'immobilisme est
dénoncé, souvent avec regret et plus
rarement avec colère. ...
«
Il n'a pas porté plainte. Il n'a rien fait.
Les élèves n'ont pas
été sanctionnés »
(Ingrid)
,
« [Quelques minutes après
l'agression], l'élève jouait
comme si de rien n'était au ping-pong. C'est
ça qui m'a encore plus cassé. Il a
été convoqué, c'est tout
» (Daniel)
;...
Le
manque de soutien s'exprime aussi par le peu
d'appui reçu de celui dont a priori on
pourrait s'attendre à une assistance
obligée. ..
.«
Il m'a été dit que j'étais
parano et que c'était à moi de me
calmer. A un moment, j'ai été mal
considéré. Il a fallu que je me
batte, il a fallu contester les notes et les
appréciations administratives, etc. »
(Gilles)
;
« Il s'en fiche. On est tout seul devant son
problème. "Démerde-toi !" »
(Ingrid) ; « Le dossier du Rectorat,
elle ne voulait pas le remplir. Elle disait que ce
n'était pas un accident mais un incident.
Sur le formulaire, elle a barré le mot
accident et moi j'ai rebarré. Je ne suis pas
rancunier mais ce qui s'est passé avec
l'Administration il y a de ça, quoi !
»
(Daniel)
;
« Il m'a dit "Vous l'avez frappée.
Vous devez garder votre sang froid". Je dis "Mais
vous vous rendez compte, je suis devant plus de
trente élèves. Je me laisse tabasser
comme ça, comment je fais après pour
enseigner ? Je perds la face. Comment vous feriez
vous ?". Il me dit "De toute façon, on vous
demande de ne pas réagir. Vous avez eu
tort". Il m'a bien descendue » (Martine) ;
« J'avais demandé à ne plus
avoir l'élève, mais... "Ah Monsieur
X., on ne peut pas faire ça ! Vous
êtes obligé de le ravoir" »
(Marc).
Lorsque
les considérations matérielles
devancent largement celles sur la santé
mentale ou physique des enseignants, les
réflexions sur les jours d'arrêt
maladie pris par certains enseignants renforcent
encore le malaise.
«
J'ai eu un coup de fil du Proviseur. Pas pour me
demander comment j'allais. Je te jure que c'est
vrai ! Pour me dire "Vous comprenez, il faudrait
nous prévenir quand vous prolongez parce
qu'on va vous faire remplacer". J'ai cru que
j'hallucinais » (Florient)
;...
Le
mépris et l'agressivité sont sans
doute les attitudes les plus choquantes et les plus
mal vécues. Néanmoins,
les
partis pris pour l'élève contre
l'enseignant sont décrits comme de
véritables violences.
«
Il s'est dit que c'était un règlement
de compte, que c'était pas ces
élèves là, que je mentais,
qu'il ne s'était rien passé. Ca a
été vraiment une affaire terrible
parce que j'étais la personne à
abattre. Tout venait de moi, j'étais le bouc
émissaire de tous les problèmes
»
(Ingrid)
;
« Elle m'a dit "Qu'est-ce que vous
lui avez fait à l'élève
?". J'ai pas du tout
apprécié »
(Daniel).
...
Alors
qu'un élève lui a fracturé un
orteil, Hervé
s'entend dire par son chef d'établissement
«
Moi, j'ai deux rapports contradictoires, je ne
cherche pas à savoir la
vérité, si vous portez plainte, je
vous laisse vous débrouiller tout seul avec
les parents de l'élève qui demandent
qu'on porte plainte pour diffamation contre vous et
pensent éventuellement se plaindre parce que
vous avez giflé leur fils. Vous aurez les
associations de parents d'élèves sur
le dos ».
Pire
encore est le sentiment des enseignants qui se
voient disqualifiés devant leurs
élèves par leur hiérarchie
lorsqu'ils lui demandent d'intervenir.
«
Le Principal et le Principal adjoint ont pris les
élèves et ils m'ont demandé de
sortir. [...] Au tableau le Principal avait
écrit des reproches que les
élèves faisaient à mon sujet
"Monsieur X., nous traite comme des chiens", "Il
crie après nous", "Il nous donne trop de
travail", etc. »
(Hervé).
Scandalisés,
offusqués, désabusés ou
simplement déçus, les sentiments
d'injustice et de désaveu sont immenses chez
ces enseignants dont la parole ou l'action sont
mises en cause.
Le
vécu lié à ces sentiments
d'hostilité fait ressortir des contentieux
anciens avec les chefs d'établissement. La
mésentente est palpable, tant les
désaccords et les conflits ont
été nombreux et
répétés avec certains.
Profitant de l'occasion qui leur est offerte de
s'exprimer, les enseignants ont rarement de
scrupules pour reprocher à leur chef
d'établissement son immobilisme, son
attentisme, son irresponsabilité, ou encore
son incompétence. Ils ne sont pas tendres
à l'égard de ces chefs
d'établissement qui les maltraitent. De leur
point de vue, ils ne remplissent pas les devoirs
qui incombent à leur fonction.
«
Il n'a jamais tenu compte des conditions dans
lesquelles on travaille. Il n'a jamais eu un point
de vue solidaire avec nous. Il était
très très particulier. Il
court-circuitait toute information venant d'en haut
ou devant remonter. Sa devise était diviser
pour mieux régner. Et puis pas de confiance
dans les enseignants qu'il avait. Ca a
peut-être été un gestionnaire
exceptionnel, mais seulement un gestionnaire
» (Eric)
...
A
l'égard de l'adjoint au chef
d'établissement, les attentes sont les
mêmes.
Le plus souvent, son soutien est
évoqué lorsqu'il s'inscrit dans la
lignée du désintérêt
manifesté par le chef d'établissement
ou lorsqu'au contraire sa bienveillance produit un
contraste bienfaisant. La critique porte sur son
immobilisme et le peu d'enthousiasme qu'il met
à résoudre concrètement les
problèmes.
«
A mon retour [arrêt de 11 mois], le
Proviseur adjoint m'a dit "Vous savez Madame, vous
ne pouviez rien faire". Il reconnaissait quand
même que c'était vrai, que les
élèves qui m'avaient insultée
étaient bien ceux là. Il y a quand
même un progrès. Un an plus tard !
Alors je me suis dit à moi même "Merci
! Ca veut dire qu'un prof, il peut déprimer
au point de penser au suicide, un prof c'est pas
grave. Un gamin, il a le droit de tout"
»
(Ingrid)
;
...La
louange porte sur son humanité et sa
capacité à prendre en
considération la souffrance humaine.
«
Il m'a très bien écoutée. Il a
une très bonne écoute. En plus, il
m'a dit qu'il comprenait très bien parce que
ça lui était arrivé
d'être l'objet d'une rumeur. Il savait
très bien ce que je ressentais.
C'était vraiment la seule personne dans le
collège qui comprenait
»
(Aude)
...
|
Les
collègues
Solidarité
|
|
De
la part des collègues, le soutien
est plus fréquent que le
désaveu.
|
Il
est essentiellement émotionnel et apporte
chaleur et réconfort à l'enseignant
agressé.
Une première marque de soutien à
laquelle les enseignants sont très sensibles
réside dans l'attention amicale, les paroles
réconfortantes et les petits gestes tendres
qui arrivent rapidement après
l'incident.
«
Ma collègue m'a attrapée tout de
suite par le bras, ça avait l'air de dire
"Je suis avec toi, je te comprends". Elle m'a
insufflée sa force je dirais à la
limite. Je lui en sais grée. J'ai senti
qu'il y a quelqu'un qui me comprenait, que
j'étais soutenue, que j'étais plus
toute seule. J'ai un peu ressenti ça. Puis
une aide aussi. Elle m'a pas portée mais
presque. Elle m'a imprégnée, et comme
elle est assez vive ça m'a beaucoup
réconfortée. Elle m'a emmenée
dans la salle des professeurs et elle a dit
"Écoutez, il vient de se passer quelque
chose de très grave". Les collègues,
il y en a qui sont venus vers moi, qui m'ont
soutenue, qui m'ont entourée, qui m'ont pris
le bras, qui m'ont pris l'épaule... Ils
m'ont beaucoup entourée. Beaucoup, beaucoup,
beaucoup. Ils ont été super »
(Sabine).
Le soutien
affectif s'exprime
fréquemment par voies indirectes :
téléphonique et postale, lorsque
l'enseignant est arrêté quelques
jours.
...«
J'ai reçu plein de coups de fils de
collègues de toute la ville pour me remonter
un peu le moral. J'ai trouvé que
c'était sympa. Ma collègue m'appelait
tous les jours en me disant "Dans
l'établissement, les profs ils font ci, ils
pensent ça, ils sont prêts à
faire grève..." »
(Martine)
; « J'ai reçu plein de mots de tout le
monde. Des collègues m'assurant leur
soutien. Plein de petites cartes. Très
sympa. Ca fait du bien parce que moralement on est
quand même assez abattu »
(Florient).
Il
arrive que ce soutien tarde à arriver,
laissant à l'enseignant un sentiment
temporaire d'abandon et d'incompréhension.
«
J'ai rencontré deux collègues dans le
couloir : "Je viens de me faire menacer de mort".
Elles ont pris ça à la rigolade. Sur
le coup, elles ont cru que je plaisantais comme je
le disais sur un ton assez gai, parait-il. Ca m'a
un peu... "D'accord ! Ca n'a pas l'air de leur
faire beaucoup d'effet". Je ne sais plus ce
qu'elles m'ont dit "Ah c'est la meilleure !". Un
truc comme ça, vraiment quelque chose de
banal, quoi ! » (Sabine).
Plus
rarement, l'empathie est telle qu'elle devient
difficile à gérer et à
supporter.
«
Les collègues se projetaient. Ca aussi,
c'est dur à vivre. Les gens se mettaient
à ma place jusqu'à me dire "Mais tu
ne demandes pas à partir ?". Ils avaient
peur à ma place. On sortait du lycée:
"Tu n'as pas peur ?". On m'a même
présenté des situations auxquelles je
n'aurais jamais pensé. C'est très
curieux de voir quand il se passe quelque chose
comme ça, les gens se projettent. C'est fou
! Je devais avoir mal, je devais avoir peur,
j'aurais dû demander ma mutation tout de
suite. Ils pensaient à ma place. Ca s'est
calmé. Ca a duré plus de trois mois
facile. Je l'ai su après mais ils avaient
même pensé me changer de salle,
intervertir les classes... Alors, c'était
gentil. Dans les couloirs, on me demandait comment
j'allais, mais c'était lourd à force.
Honnêtement, c'est lourd. J'arrivais à
appréhender de rencontrer quelqu'un
» (Monique).
L'indignation,
la colère et la volonté d'actions
collectives qui accompagnent souvent ces sentiments
sont généralement
bienfaitrices.
Elles participent à la reconnaissance du
préjudice subi et au statut de victime, et
agissent comme un soutien affectif.
«
Ce qui m'a fait plaisir, c'est que quand ça
a sonné, ils ont dit "On n'y va pas, on
reste tous là !". Tout le monde est
resté. Ca, ça m'a vraiment fait
plaisir. Oui. C'était chouette. On a
l'impression qu'on n'est pas tout seul, qu'il y a
une équipe qui vous aime, qu'ils s'en
foutent pas. Ca a été notre
façon de manifester. Le genre de situation
un peu idyllique où tout le monde se sert
les coudes » (Odile).
Néanmoins,
ces actions ont aussi pour vocation de
témoigner d'un ras le bol
général envers les décideurs
(notamment les chefs d'établissement) et de
les inciter à agir plus promptement et de
manière civique à l'agression subie
par l'un des leurs.
«
Tout le monde a signé la lettre
[destinée au procureur qui a
classé l'affaire]. Les personnels de
service, dans les bureaux, partout ! Tout le monde.
La Segpa, tout le monde. A la réunion, tout
le monde y était. Ils ont réagi sans
que j'ai trop à dépenser
d'énergie. De toute façon, ils ont vu
que je pouvais pas en dépenser. Ils ont bien
compris » (Catherine-2)
;
Il semble
que ce mouvement collectif soit aussi un facteur de
panique pour
certains
au sens où les formes de soutien reçu
ne sont pas toujours attendues ou
souhaitées.
...«
Les collègues ont réagi tout de suite
en disant "C'est pas possible, faut qu'on fasse un
conseil de discipline". Sur le coup, je me suis dit
"Bon sang ! Qu'est-ce que t'as fait là ?
Dans quoi t'as mis le doigt ?". J'avais
l'impression d'avoir déclenché un
engrenage. Parce que tout le monde avait des
réactions assez vives. Quand ils ont dit "On
ne reprend pas les cours", je me suis dit "Ca y est
! J'ai réussi à mettre le bazar". Je
me disais "J'aurais dû rien dire à
l'élève, comme ça on n'en
serait pas là". Un sentiment de
culpabilité à l'égard de la
tornade que j'étais en train de
déclencher dans l'établissement. Les
collègues m'ont dit "Mais non. Tu as
réagi normalement et nous, on réagit
normalement" » (Sabine).
Dans
ce cas, l'enseignante est totalement
dépossédée à la fois de
l'incident et des conséquences qu'elle lui
souhaitait.
Du
moins temporairement, les
agressions ont tendance à rapprocher les
enseignants.
Les victimes s'étonnent avec plaisir et
soulagement de l'attention et de
l'intérêt que leur témoignent
jusqu'aux moins familiers de leurs
collègues....
Plus
rarement, ces rapprochements peuvent être les
prémices à l'instauration d'une
véritable amitié lorsque l'agression
affecte non un enseignant en particulier mais une
équipe éducative et que la
hiérarchie n'est pas disposée
à intervenir en sa faveur.
«
Quand on s'est aperçu qu'on n'était
pas agressé individuellement mais en tant
que symbole et qu'on pouvait rien attendre de la
structure, on a fini par se parler les uns les
autres et il y a eu des affinités. On est
devenu soit copains soit amis. On est plus
soudé. Quand on a un agresseur commun,
à un moment donné on se rencontre.
S'il n'y avait pas eu ça, je pense qu'on
aurait continué à se croiser tout
doucement » (Gilles).
|
Mises en cause et
indifférence
|
Parfois,
de petites phrases aux accents accusateurs blessent
ou agacent. Lorsqu'elles sont le fait d'une
minorité, elles sont diluées dans une
solidarité générale, sans
grand préjudice : ...
«
Que des collègues me disent "T'as
qu'à aller dans des endroits où tu ne
risques pas de te faire insulter. C'est pas
compliqué !". Ca me mettait très fort
en colère, parce que le fait de me
suggérer ça, ça avait l'air de
dire un petit peu "Tu te fais insulter parce que tu
le veux bien. Tu vas dans des endroits où on
t'insulte. C'est un petit peu tant pis pour toi"
»
(Aude).
...
Entre
solidarité et accusation,
l'incompréhension et l'indifférence
sont relativement rares. Elles se
caractérisent par un manque d'attention et
d'empathie qui blesse, déstabilise ou agace.
«
C'était un petit peu chacun pour soi et Dieu
pour tous. Il y en a même pas un qui a
rappelé chez moi après.
Là-bas, on pouvait crever sur le trottoir.
C'était vraiment chacun pour soi
»
(Marc)
,
...
Le soutien
reçu d'autres partenaires de
l'administration est rarement évoqué
dans
le discours des enseignants, à moins qu'il
ne dénote par son efficacité ou
inefficacité. Il ne mérite
d'être présenté que par son
caractère particulièrement positif ou
négatif, semble-t-il. Il est parfois
difficile de rencontrer ces figures de la
hiérarchie, notamment lorsqu'un sentiment
d'humiliation fait suite à l'agression.
«
J'ai rencontré l'Inspecteur
d'Académie. C'est là que je me suis
sentie la plus humiliée. C'est pas lui qui
m'a humiliée bien sûr ! Il a
été très bien. En plus, ce qui
m'a choquée, c'est que quand je suis
arrivée dans son bureau il y avait une autre
personne, un homme. Il me l'a
présenté comme étant le
Secrétaire Général
attaché au personnel. Il était assis
en face de son bureau à côté de
moi. J'aurais pu le percevoir comme mon avocat,
comme un avocat de la défense, comme un
soutien... Pas du tout ! J'ai eu l'impression
d'être face à deux hommes qui
allaient, c'est là que je me suis sentie
humiliée, qui allaient me juger et devant
qui j'allais devoir dire que je n'avais pas
couché avec cet élève
» (Catherine-2).
Une
attitude interventionniste est
généralement bien
perçue.
C'est le cas par exemple de la réunion
organisée par l'Inspecteur d'Académie
de Catherine, avec l'élève auteur des
accusations diffamatoires.
«
Ca s'est bien passé. Du mieux que ça
pouvait se passer. C'est une démarche dont
la symbolique est très importante. Il est
intelligent cet inspecteur d'académie.
C'était bien fait. C'était
très très bien fait. Vraiment. Il a
rétabli une relation humaine. Il a
rétabli dans le symbolique des points de
repère qui n'existent pas trop pour le jeune
homme. Il a essayé de lui faire sentir qu'il
avait touché quelque chose dans la personne
qui était très intime, qui
était très précieux et qu'on
pouvait pas vivre dans la société sur
ces bases là »
(Catherine-2).
Lorsqu'au
contraire l'indifférence et la remise en
cause sont les seules attitudes qui sont
opposées à la détresse de
l'enseignant, colère, rancune et
désillusion dominent.
«
J'ai été convoqué chez le DRH.
Il m'a dit "Votre chef d'établissement a
fait un rapport accablant sur vous. Vous ne savez
pas enseigner. Vous ne savez pas prendre les
élèves. Vous savez, aujourd'hui les
enfants et les parents sont des clients" »
(Hervé).
pp.
205-217
|
Ces textes sont
tirés de la thèse d'Anne
JOLLY soutenue le 11 Décembre 2002
à l'Université de
Reims.
Les choix des parties et les
découpages nécessaires sont
de ma
responsabilité.
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