Table des matières
Un passage <<La tache
aveugle Il a
été très difficile et
très long pour concevoir que la science, qui
était identifiée à la raison,
au progrès, au bien, pouvait être
profondément ambivalente dans sa nature
même. La conscience de cette ambivalence a
commencé à se répandre
à partir des années 1980, lorsqu'il
apparut que les deux grandes catastrophes
menaçant l'humanité, la catastrophe
nucléaire et la catastrophe
écologique, auraient été
toutes deux inconcevables sans les
développements de la science. Seule une
minorité de scientifiques a perçu ce
lien, notamment ceux qui se sont regroupés
dans le Mouvement universel de la
responsabilité scientifique (MURS), dont
Jean Dausset, prix Nobel, assure la
présidence'. La majorité a
gardé la conviction qu'une disjonction
irréductible sépare science,
technique et politique. Selon eux, la science
demeure intrinsèquement bonne, bienfaisante
et morale ; la technique est ambivalente, comme la
langue d'Ésope ; la politique, elle, est
mauvaise, et les utilisations mauvaises des
sciences sont dues à la politique. Une telle
conception ignore non seulement la contamination
entre les trois instances, mais encore que
l'activité scientifique développe par
elle-même les pouvoirs de manipulation et les
potentialités de destruction. Elle occulte
les gigantesques problèmes sociaux,
politiques et éthiques posés par
l'omniprésence de la science et par son
développement
incontrôlé. Les esprits
formés par un mode de connaissance qui
répudie la complexité, donc
l'ambivalence, ne savent concevoir l'ambivalence
inhérente à l'activité
scientifique, où connaissance et
manipulation sont les deux faces du même
processus. Plus généralement, la
mentalité formée à un mode de
pensée binaire, qui exclut
l'ambiguïté, ne peut concevoir que la
science soit à la fois « bonne »
et « mauvaise », bienfaisante et
perverse, utile et néfaste. Comme la science
moderne, par sa nature même, est
indifférente à toute
considération éthique autre que
l'éthique de la connaissance et
l'éthique du respect des règles du
jeu scientifique, il y a un aveuglement de bien des
scientifiques sur les problèmes
éthiques posés par l'activité
scientifique. Cet aveuglement est lui-même
engendré par un aveuglement inhérent
à la connaissance objective.>> p.
75 Commentaire Une vision renouvelée de l'éthique
acceptable pour le croyant comme pour
l'athée. Un livre important...comme toute la
méthode d'Edgard Morin.
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