Dernière de couverture L'émancipation
des moeurs, les transformations de l'entreprise et
celles du capitalisme semblent affaiblir les liens
sociaux ; l'individu doit de plus en plus compter
sur sa « personnalité ». Il
s'ensuit de nouvelles souffrances psychiques qui
seraient liées à la difficulté
à atteindre les idéaux qui nous sont
fixés. Cette vision
commune possède un défaut majeur :
elle est franco-française. Comment rendre
compte de la singularité française ?
Et que signifie l'idée récente que la
société crée des souffrances
psychiques ? Croisant l'histoire
de la psychanalyse et celle de l'individualisme,
Alain Ehrenberg compare la façon dont les
États-Unis et la France conçoivent
les relations entre malheur personnel et mal
commun, offrant ainsi une image plus claire et plus
nuancée des inquiétudes logées
dans le malaise français. Alain Ehrenberg
est l'auteur de trois livres sur
l'individualisme, Le Culte de la performance en
1991, L'Individu incertain en 1995 et La Fatigue
d'être soi en 1998. Sociologue, directeur de
recherche au CNRS, après avoir
créé en 1994 un groupement de
recherches sur les drogues et les
médicaments psychotropes, il a fondé
en 2001 le Cesames (Centre de re-cherche
psychotropes, santé mentale,
société), CNRS, Inserm,
université Paris-Descartes. Table des matières
Un passage <<La
subjectivité, l'affect, les émotions,
les sentiments moraux, la vie psychique
imprègnent aujourd'hui l'ensemble de la
société et opèrent une
percée notable au sein de la connaissance
scientifique. Des notions comme la santé
mentale et la souffrance psychique qui n'avaient
guère d'importance avant le tournant des
années 1980 occupent désormais une
place majeure. Leur diffusion a d'abord
accompagné le mouvement
d'émancipation des moeurs à partir
des années 1970, puis les transformations de
l'organisation de l'entre-prise et la crise du
système de protection sociale qui
s'amorçaient dans les années 1980 et
se sont accélérées au cours
des années 1990. Un immense et
hétéroclite marché de
l'équilibre intérieur s'est
formé au cours des quatre dernières
décennies, mobilisant de multiples corps
professionnels et employant des formes de
thérapie ou d'accompagnement les plus
diversifiées. Parallèlement, dans la
connaissance scientifique, la vie psychique est
devenue un objet transversal à la biologie,
via les neurosciences avec les thèmes de
l'empathie et de la prise de décision,
à la philosophie, avec la vague de la
philosophie de l'esprit naturaliste, et à la
sociologie ou à l'anthropologie à
travers « le retour de l'acteur », «
le nouvel individualisme », « le retour
du sujet » ou « la subjectivation ».
Malade ou saine, la subjectivité
individuelle est sur le devant de la scène,
et nombreux sont ceux qui espèrent trouver
le secret de la socialité humaine à
travers la connaissance des
émotions. Santé
mentale, souffrance psychique, émotions se
sont ainsi installées, en relativement peu
d'années, au carrefour de la psychologie,
des neurosciences et de la sociologie. Dans ce
contexte, nous ne savons plus très bien
où nous en sommes entre l'homme biologique,
l'homme psychologique et l'homme social. Si cette
incertitude n'est pas nouvelle, elle est devenue un
champ de bataille : une atmosphère de bruits
et de fureurs imprègne les relations entre
les pratiques visant la transformation du psychisme
humain. Ces querelles ont la particularité
d'aller bien au-delà des controverses
thérapeutiques, cliniques ou
étiologiques que l'on trouve dans les autres
domaines pathologiques. Les acteurs font rapidement
de la Métaphysique, montent
immédiatement au créneau de
l'Éthique, s'affrontent allégrement
sur leurs conceptions différentes du Sujet
humain. Ces transformations
se sont opérées sous l'égide
de valeurs ras-semblées par le concept
d'autonomie. Il désigne aujourd'hui de prime
abord deux choses : la liberté de choix au
nom de la propriété de soi et la
capacité à agir de soi-même
dans la plupart des situations de la vie.
L'autonomie joue un rôle majeur dans la
centration de la société et des
savoirs sur la subjectivité individuelle
parce qu'elle implique une attitude
générale : elle consiste en une
affirmation de soi, en une assertion personnelle
qui avait une place limitée dans la vie
sociale française jusqu'à la fin des
années 1970. L'affirmation de soi est
à la fois une norme, parce qu'elle est
contraignante, et une valeur, parce qu'elle est
désirable. La généralisation
des valeurs de l'autonomie à l'ensemble de
la vie sociale équivaut à un tournant
personnel de l'individualisme. Il dessine une
atmosphère de nos sociétés qui
donne sa valeur sociale à la santé
mentale et à la souffrance
psychique. L'objet de ce livre
est double. Il vise d'abord à rendre compte
des changements qui érigent les notions de
subjectivité et d'autonomie, aujourd'hui
systématiquement associées, en
concepts clés de nos sociétés.
Plus précisément, il s'agit de
clarifier le fait que les relations sociales se
donnent désormais dans un langage de
l'affect qui se distribue entre le mal de la
souffrance psychique et le bien de
l'épanouissement personnel ou de la
santé mentale. Il espère ensuite
montrer, à l'encontre de l'opinion commune,
que nous en savons bien plus que ce que nous
croyons concernant la relation entre les deux
catégories du « psychologique » et
du « social' ».>> p.11 Commentaire Un livre exprimant une pensée originale
et de grande culture. La comparaison des
sociétés française et
américaine est d'une grande richesse et
permet de sortir de notre esprit
franco-français.
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