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Je
ne découvre à quel point il m'est
nécessaire que lorsque je risque d'en
manquer " (Le défaut fondamental, Payot,
1979) . Tous ceux qui ont souffert et souffrent de
solitude nous disent indirectement combien la
présence ou du moins la reconnaissance
d'autrui sont nécessaires à la bonne
santé psychique. Ce désir de l'autre
s'enracine dans les besoins primaires qu'a connus
le bébé dès la vie
intra-utérine et qui n'ont pu être que
partiellement satisfaits dans la relation à
la mère du fait de ses absences progressives
. Par quelles voies chemine
le désir ? Par
le regard et la parole, et cela remonte au tout
début de la vie. Car le regard aimant et les
paroles de tendresse de la mère à
l'égard de son enfant sont comme des
morceaux de corps qu'elle lui donne pour le
nourrir psychiquement ; ils sont source de
sensations de plaisir, de bien-être
corporel quand ils sont adjoints au geste de
donner le sein, de porter le bébé et
de le bercer ; à ces sensations voluptueuses
dont nous gardons tous la lointaine et
secrète nostalgie, nous avons dû peu
à peu renoncer mais le manque en nous a
suscité le désir inconscient et
inextinguible de les retrouver . Il nous faut
ré-imaginer, à partir de notre propre
expérience et de nos observations des petits
enfants, combien le regard de l'adulte attentif et
affectueux vitalise et dynamise le
bébé qui l'intériorise,
combien les paroles - " le lait de la tendresse " -
forment comme un bain de langage dont l'enfant a
besoin pour élaborer son narcissisme.
N'oublions pas non plus le rôle "
porte-parole " de la mère quand elle
interprète le vécu sensoriel et
émotionnel de son enfant et qu'elle le lui
restitue, l'aidant ainsi à former peu
à peu ce que J. Lévine appelle sa
sphère de délibération interne
ou son appareil à penser . Lors du passage difficile
de la famille à l'école
maternelle
Lorsque les
enseignants prennent le relais des parents , les
petits enfants attendent confusément des
adultes la même attention affectueuse que
celle qu'ils connaissent à la maison, ils
attendent d'être reconnus dans leur
singularité de sujets , avec la
dignité qu'il convient d'accorder à
tout être humain, quel que soit son statut ou
son âge. Mais il en va tout autant des
écoliers du primaire, des collégiens
et des lycéens. Ils ont tous besoin pour
grandir, d'être reconnus par des adultes
assez assurés en eux-mêmes comme des
sujets de désir, des sujets en devenir et
surtout s'ils sont en échec et se sentent
dépourvus de valeur .
Paroles
et regards sont les vecteurs
corporels de la communication
consciente et inconsciente, et ils
laissent des traces
indélébiles inscrites ,
même si elles sont
profondément enfouies, voire
refoulées, dans les tréfonds
de notre être. "
Le visage de l'autre me regarde ", écrit
Lévinas
Il m'interroge
sur mes sentiments à son égard et
attend que je lui renvoie en miroir une image
positive ; le visage de l'autre est un appel
à la reconnaissance que je lui dois et une
invitation à la rencontre. Le savons-nous
toujours et qu'en faisons-nous ? Que
répondons-nous aux injonctions muettes ou
aux regards anxieux que nous percevons dans les
classes ? En quoi nous sentons-nous
concernés ?Les récits
d'élèves avec lesquels M.-D.
Pierrelée ouvre son livre Pourquoi vos
enfants s'ennuient en classe ?( Syros, 1999)
donnent tristement à entendre ce que
produisent trop souvent l'indifférence, la
méconnaissance de ce qui traverse l'humain,
l'irresponsabilité des adultes à
l'égard des jeunes
générations. Il nous faut entendre
les plaintes des élèves adolescents
qui sont encore trop souvent victimes de
manquements de respect à leur égard,
de cynisme , voire de sadisme de la part de
professeurs qui se déchargent de leur
agressivité et de leur mal-être sur
leurs élèves. Nous ne pouvons nier ni
taire cette violence morale qui atteint
l'être humain au plus intime . De cette
violence symbolique , ils ont - nous avons
peut-être été victimes
autrefois , peut-être aussi l'avons-nous
infligée à d'autres, parce que,
à un moment donné, et face à
un collègue , un ado ou un enfant qui nous a
déstabilisé, quelque chose en nous a
été plus fort que nous . Ces
pulsions destructrices ne sont pas inavouables,
elles sont le fait de l'humain, liées le
plus souvent à l'angoisse de n'être
pas reconnus . La prise de conscience de leur
survenue nous rappelle que rien n'est jamais
acquis, que nous n'en avons jamais fini d'apprendre
à domestiquer, à apprivoiser les
pulsions d'agressivité , voire de meurtre
qui nous traversent. [...] Les origines obscures du
désir d'éduquer :
C'est ainsi que
le désir d'enseigner et /ou d'éduquer
s'origine le plus souvent dans l'identification
inconsciente de l'enfant d'autrefois à un
maître ou une maîtresse qui lui
semblait détenir un immense pouvoir sur la
classe . La fascination d'alors est venue
satisfaire, dans un premier temps, la pulsion
d'emprise lorsque l'enfant s'est mis à
vouloir toujours jouer à l'école avec
ses camarades qu'il régentait à
plaisir. Avec les années, on a oublié
ce rêve, il se peut qu'il ait réapparu
à l'adolescence à la faveur d'une
rencontre avec un professeur idéalisé
à qui on a souhaité ressembler . Le
plus souvent, en tout cas, les raisons
rationnelles que l'on avance pour justifier le
choix du métier d'enseigner sont
sous-tendues par des mobiles inconscients qui
relèvent d'expériences infantiles et
qui ont quelque chose à voir avec la pulsion
d'emprise et la pulsion de toute-puissance. Il
n'est pas rare non plus qu'une pulsion de vengeance
archaïque se réactualise dans la mise
en uvre du désir
d'enseigner
et /ou
d'éduquer : l'enfant humilié
autrefois par un adulte sadique aura
formé le vu inconscient de prouver
à son maître qu'il ne correspond pas
à l'image négative qu'il avait de
lui. Certes, le mal infligé aura
été comme un aiguillon mais à
quel prix ? D'autre part, et s'il n'a pas
été conscientisé, le
désir de vengeance refoulé risque de
se décharger sur un autre enfant en qui le
nouvel enseignant ne reconnaît pas le reflet
de celui qu'il a été. Les pièges du
transfert :
Toujours, le
refoulé refait surface quand l'adulte qui se
trouve comme interpellé à son insu,
à cause d'un sourire, d'un regard ou d'une
parole qui fait écho en lui, reporte
inconsciemment sur d'autres, adultes ou enfants,
des sentiments d'amour ou de haine qu'il a
éprouvés autrefois à
l'égard de personnages significatifs de son
enfance. Ce report de sentiments anciens, le
plus souvent ambivalents, sur autrui qui
représente alors quelqu'un d'autre , qui est
mis à une autre place- celle d'une figure du
passé - on l'appelle transfert. Il
est mobilisation de l'inconscient , reproduction
d'un passé refoulé et demande
à être reconnu pour être
résolu. Car si une sympathie
spontanée ou le désir d'aider peuvent
être accueillis favorablement par
l'interlocuteur qui s'en trouve d'abord
flatté, la demande narcissique qui les
sous-tend risque de devenir exorbitante et de
réduire l'autre à un objet de
faire-valoir. Dans les relations
hiérarchiques, le chef , en tant qu'imago du
père ou d'une mère dominante, suscite
souvent des phénomènes
transférentiels très forts, positifs
ou négatifs, variant aussi selon que les
subordonnés sont hommes ou femmes et selon
leur histoire relationnelle
précoce.
A
l'opposé, le ou la chef peut reporter, sans
le savoir et sans le vouloir, sur l'un ou
l'autre des membres de l'équipe
éducative, les sentiments tendres ou
hostiles qu'il ou elle a voués autrefois
à des frères et surs ou
à des camarades aimés ou haïs.
Nous en avons à conclure que la
communication n'est jamais neutre, elle est
sans cesse traversée de
phénomènes inconscients , de
projections imaginaires qui la perturbent car
autrui est toujours investi affectivement par le
sujet . " Dans la vie psychique de l'individu pris
isolément, autrui intervient très
régulièrement en tant que
modèle, objet, soutien ou adversaire " a
écrit Freud. S'il est alors illusoire de
prétendre à l'objectivité
dans le commerce des humains, il nous revient
néanmoins d'être lucides sur " le
fantôme d'autrui que chacun porte en soi "
(H. Wallon) et de faire preuve d'humilité
pour ne pas nous leurrer quant à notre
prétendue rationalité ou
objectivité.
"
Connais-toi toi-même ",
disait déjà
Socrate. L'injonction est
plus que jamais valable pour nous
qui essayons de mieux comprendre
les jeunes. Nous pourrions
ajouter : " Prends le temps
d'écouter l'enfant qui
continue de vivre en toi, sois
bienveillant à son
égard pour ne pas le punir
au travers de l'enfant que tu as
en face de toi ". Etre aux aguets
de soi, oser se confronter
à sa propre histoire pour
essayer d'en démêler
les nuds, oser se regarder
dans le miroir qu'est le visage
de l'autre pour le rencontrer
vraiment , sans le brouillage des
fantasmes de toute-puissance qui
poussent à le traiter
comme un objet, tel est l'enjeu
éthique si l'on veut
s'engager dans une relation de
sujet à
sujet <<Oui,mais
comment faire tomber la toute puissance qui est en
soi ? Avant la retraite je faisais partie de
l'agsas. Est ce encore possible?
Marianne>>
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