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Catégorie
C1
Ce qui paraît
caractériser cet ensemble de questions,
c'est déjà une
représentation assez négative des
mathématiques. Elles sont vécues
comme un objet qui «prive d'émotions
personnelles » (q. 94) et d'une « vie
affective normale » (q. 82), plus
profondément comme un mauvais objet, «
quelque chose de mort » (q. 31), pouvant
apporter avec lui la mort (affective) : « Si
j'approfondis les mathématiques, il me
semble que je creuse un trou et que je m'enterre.
» (q. 88.) On comprend que ces professeurs ne
sont plus suffisamment intéressés par
les mathématiques (q. 105) et qu'ils
préfèrent le rapport avec les
élèves à leur enseignement
(q.23).
Cette
représentation des mathématiques peut
provenir, en partie au moins, d'une projection du
professeur sur cette discipline qui, en
elle-même, n'est ni vivante, ni morte. Ce
même mécanisme peut expliquer, me
semble-t-il, l'attitude ambivalente
vis-à-vis des élèves qui
ressort des questions regroupées dans cette
classe. En effet, les questions traduisent un
désir de « rapport » avec les
élèves (q. 23), une acceptation de
leurs attitudes (q. 25 - 17 - 9 - 19), mais aussi
une anxiété à leur
égard, « impression d'être
débordé » par eux (q. 28),
« appréhension » en entrant dans
la classe (q. 32), anxiété pouvant se
traduire également sous une forme
psychosomatique (q. 34).
La projection sur
les élèves peut ainsi être soit
la même que sur les mathématiques,
soit celle du désir de libération de
ce mauvais objet. Le professeur donne aux
élèves la liberté qu'il
voudrait pour lui-même. On peut
également interpréter les questions
26 et 30 comme des projections.
Il semble ainsi
possible de présenter, après
l'étude de cet ensemble de questions, un
mode particulier de relation avec les
mathématiques qui est celui de
protéger le sujet contre une angoisse
persécutrice. En effet, dans la mesure
où l'objet persécuteur interne pourra
être par projection situé à
l'extérieur du sujet sur un objet
précis et limité, ce sujet pourra
ressentir un certain soulagement dans d'autres
domaines.
Ceci peut permettre
au sujet de se défendre en cherchant
à maîtriser cet objet
extériorisé. Cette projection est
déjà une défense qui peut
aussi se prolonger dans une lutte et un combat
imaginaires contre les mathématiques qui
aboutissent à une « victoire » sur
le persécuteur. Ce sentiment de «
victoire » est très souvent
rencontré dans le vécu des
élèves comme dans celui des
professeurs. Un autre moyen utilisé est
celui d'un apparent désinvestissement de cet
objet ; souvent, tel professeur dit que les
mathématiques ne l'intéressent plus,
mais il ne va pas jusqu'à envisager de ne
plus en faire.
L'attitude de
certains professeurs à l'égard des
élèves n'est pas toujours la
projection de leur besoin de liberté, ni
un laisser-faire qui peut aboutir à
«l'impression d'être
débordé » (q. 28). Au contraire,
elle peut parfois résulter de la pulsion
d'agressivité elle-même qui se
manifeste alors par une recherche de
maîtrise de la classe. Le
persécuteur n'est plus seulement les
mathématiques, mais il se manifeste aussi
dans l'attitude des élèves en classe
: « Il m'est arrivé de sentir
certaines classes très agressives à
mon égard. » (q. 30.) « Les objets
idéaux et les persécuteurs
introjectés pendant la position
paranoïde-schizoïde forment les
premières racines du sur-moi. »
(Ségal) C'est pourquoi je pense qu'ici les
mathématiques sont au service du sur-moi,
mais non pas comme dans la classe C2 pour forger un
sur-moi plus tolérant et plus supportable ou
pour restaurer le narcissisme du sujet, mais pour
limiter, circonscrire et extérioriser
l'aspect persécuteur du sur-moi.
Actuellement,
l'objet mathématique n'est-il pas souvent
vécu socialement comme
persécuteur? Cet objet qui «
sélectionne », qui « empêche
de faire le métier souhaité »,
qui « oblige à un travail non
désiré », etc. oblige le
professeur qui, socialement, en a la charge, le
professeur de mathématiques, à se
situer par rapport à ce fantasme
collectif.
Un professeur
représentatif du groupe C 1 introjectera
d'autant mieux cet aspect social qu'il vivra
lui-même les mathématiques comme
persécutrices et qu'il cherchera alors, pour
rétablir un narcissisme atteint parce qu'il
se sent le représentant des
mathématiques par exemple, à «
limiter les dégâts
».
(Voir:
Entretien
de Claire )
Certains
professeurs sont ainsi en conflit apparent avec les
mathématiques. Ils dénoncent
très fortement la persécution des
mathématiques mais s'en font en même
temps l'instrument, comme s'ils avaient besoin
justement de cet objet persécuteur à
dénoncer. Ils peuvent trouver dans cette
lutte et cette dénonciation un soulagement
à la persécution interne de leur
propre sur-moi. Ce soulagement est d'autant plus
fort que cette attitude trouve un écho dans
le milieu social environnant. Il n'est donc
peut-être pas étonnant qu'il soit si
difficile de mettre en doute ou seulement de
nuancer de telles visions des choses.
Catégorie
C2
Ce qui
caractérise les sujets de cette classe,
c'est une certaine perte d'investissement du
réel.
La relation avec
leurs élèves et avec leurs
collègues est difficile (le centre de
gravité de la classe C2 a l'abscisse la plus
élevée sur l'axe 3 (tendance
à l'isolement). Ils se sentent bien
lorsqu'ils sont dans un « domaine personnel
» (q. 99), dans une ambiance ascétique
(q. 104) ou lorsqu'ils sont solitaires (q.
98).
D'où vient
cette perte partielle de contact avec la
réalité ?
Ainsi, ceux qui
répondent affirmativement à ces
questions manifestent un désir d'isolement
qui leur permet d'éviter les tentations
d'agressivité et les blessures narcissiques.
Que demandent alors ces sujets aux
mathématiques ?
Ces sujets
demandent aux mathématiques de remplir deux
fonctions. D'une part, participer au refoulement de
ces tendances non acceptées, d'autre part,
leur procurer dans l'imaginaire un objet avec
lequel ils puissent suppléer à leur
insatisfaction.
Grâce aux
mathématiques, ces sujets vont pouvoir
« défouler leur agressivité en
toute sécurité » (q. 106),
c'est-à-dire sans culpabilité ; c'est
pourquoi ils considèrent les
mathématiques comme « un obstacle
sportif, un combat, la violence sous forme de jeu
» (q. 109). Ils demandent aussi aux
mathématiques de combler leur blessure
narcissique en leur permettant de « se sentir
plus forts que les autres » (q. 100) et de se
« prouver qu'ils sont capables de faire
quelque chose » (q. 93).
On conçoit
alors fort bien que, pour ces sujets, les
mathématiques puissent remplir des fonctions
indispensables : « Heureusement qu'il y a les
mathématiques, elles m'aident à vivre
» (q. 96) et que, à cause de leurs
difficultés de contact, ils déclarent
: « Faire des mathématiques
m'intéresse plus que de les enseigner.
» (q. 7.)
Les plus conscients
sentent qu'ils sont à une certaine distance
du réel quand ils font des
mathématiques. Ces dernières sont
alors vécues comme « vacances »
(q. 102) ou comme « refuge contre les ennuis
» (q. 114).
J'interpréterai
ainsi cette description : ces sujets font jouer aux
mathématiques le rôle d'un objet
externe, projection de leur sur-moi. Objet
extérieur à eux-mêmes ; et
à cause de cela, objet qui leur permet de
rester en contact avec un aspect de la
réalité mesurable, quantifiable, qui
sait à la fois résister et être
malléable et par conséquent
acceptable, qui sait dire « non », mais
qui ne fait pas de reproches, comme sans doute leur
propre sur-moi. Un sur-moi exigeant mais
tolérant.
On trouve ici toute
la distance qu'il y a entre la réponse
« ce n'est pas cela » donnée par
une calculatrice à un élève
qui a trouvé un résultat inexact et
le « tu es un imbécile » que
peuvent dire, dans des circonstances analogues,
certains professeurs.
Mais ici, les
mathématiques remplissent également
une autre fonction, celle de représenter et
d'exprimer leur moi idéal
considéré comme précurseur et
fondateur du sur-moi, cet idéal de
toute-puissance narcissique. C'est en effet,
grâce aux mathématiques, que ces
sujets vont avoir l'impression de satisfaire leurs
désirs d'agressivité, de lutte, de
jeu, et vont trouver une image satisfaisante
d'eux-mêmes : plus forts que les autres,
capables de faire quelque chose. C'est
grâce aux mathématiques qu'ils ont ce
sentiment de trouver un monde où ils sont
tout-puissants et où l'angoisse ne surgit
plus comme elle le fait quand ils sortent de leur
solitude pour être au contact de leurs
élèves ou de leurs
collègues.
C'est grâce
à un mécanisme de clivage que les
mathématiques peuvent à la fois jouer
le rôle de l'objet qui « résiste
», qui peut être un « obstacle
» et en même temps qui apporte cette
toute-puissance. Un exemple en a été
déjà donné dans l'entretien «
Jean-Pierre
et le trésor
mathématique
» dans lequel Jean-Pierre ressentait les
mathématiques à la fois comme un mur
qu'il voulait abattre pour ne pas se sentir
emprisonné, et à la fois comme un
trésor, un autre monde, pur, vierge,
où il se sentait à l'aise. « La
pensée mathématique réalise
à merveille cette évasion dans
l'imaginaire, mais un imaginaire sans danger,
contrôlable, manipulable, grâce par
exemple à des jeux de transformation
géométrique, à des changements
de coordonnées ou de variables où
s'exprime tout un maniement magique du réel,
par l'intermédiaire d'une pensée
imaginée toute-puissante. » (Lemaire,
p. 73.)
Il y a donc dans
ce cas encore contact avec le réel par
l'intermédiaire des mathématiques,
mais distance du réel dans la relation avec
les autres objets. Il peut s'agir parfois d'un
simple « rétrécissement de
l'investissement » pour échapper
à l'angoisse et à la
culpabilité.
Dans cette
catégorie C2, on peut donc constater que les
mathématiques peuvent être mises au
service du moi idéal par le sujet, ce
qui lui permet ainsi :
de s'isoler
d'une partie de la réalité qu'il ne
supporte pas, tout en y adhérant, ne
serait-ce que par les
mathématiques.
de trouver
des satisfactions narcissiques dans un sentiment de
toute-puissance.
de se
constituer un sur-moi, tolérant certaines
pulsions particulièrement agressives, lui
assurant ainsi une zone de sécurité
où angoisse et culpabilité sont
tenues en échec.
(Voir
l'Entretien
de Rosine)
Catégorie
3
Cette classe
fait apparaître la représentation des
mathématiques comme être
idéal ; c'est-à-dire d'un
être pourvu d'une pensée dont le
fonctionnement est parfait, d'une pensée
ordonnée, atteignant la «
Vérité » ; d'un être sans
faille, beau, harmonieux, unifié et enfin
d'un être pourvu de toute-puissance.
L'objet mathématique devient alors ici
objet de projection du narcissisme primaire et
expression de l'idéal du moi du sujet.
La négation de tout manque se retrouvera
dans la relation aux élèves : le
refus de « toute opposition » et le
désir de « connaître » les
élèves traduira le désir de
combler toute apparition de faille.
C'est une
représentation des mathématiques
comme pensée parfaite et en particulier
comme « ordre ». Ce n'est plus
l'ordre contraignant exprimé dans
l'étude de la classe C1 ce ne sont plus les
mathématiques mauvais objet contre lequel il
faut lutter. Ce n'est pas non plus l'ordre
exprimé dans l'étude de la classe
suivante C4, manifesté par des
qualités qu'il faut introjecter pour aider
son propre moi à lutter contre certaines
pulsions. Il s'agit ici, dans la classe C3, d'un
odre idéal vers lequel il faut tendre,
un « fil conducteur de la vie », comme le
dira un professeur au cours d'un entretien, une
vérité indispensable pour la vie. La
vérité existe et certains professeurs
de mathématiques en ont fait
l'expérience, grâce aux
mathématiques : « Il n'y a qu'en
mathématiques que je puisse être
sûr de la vérité » (q.
112). Elle régit les mathématiques
elles-mêmes (q. 101) et elle peut être
atteinte (q. 97). Ce que peut procurer la
possession de cette vérité, c'est la
« certitude », c'est « être
sûr » (q. 112) ; on trouve encore «
je suis sûr » (q. 101), « je sais
» (q. 97).
Dans les
mathématiques, ce qui intéresse le
professeur, c'est « une certaine forme de
fonctionnement de la pensée » (q. 86),
c'est-à-dire cette forme de
fonctionnement parfait qui doit donner la
vérité : les élèves
n'ont pas cette vérité il faut qu'ils
la reçoivent.
On peut encore
rencontrer une telle attitude chez certains
mathématiciens qui désirent arriver
à une formulation absolue de leurs
énoncés pour obtenir une
vérité irréfutable et
incontestable. (Voir: Thom)
Dans toutes ces
attitudes, que demande-t-on aux
mathématiques ? d'être le garant
d'une pensée idéale vers laquelle on
doit tendre
L'homme ne peut
renoncer complètement à la perfection
du narcissisme de son enfance, il recherche donc de
différentes façons cette perfection
dans les objets qu'il constitue en son idéal
du moi. Les mathématiques sont ainsi le
support de la projection de cette perfection
narcissique et le mathématicien ne vise
à rien d'autre que de tendre vers cet
idéal pour retrouver cette perfection
paradisiaque.Tendre toujours davantage vers cet
idéal de vérité peut avoir,
parfois un rôle de maturation.
Mais si
l'idéal du moi pousse le moi à
réaliser toutes ses intégrations, il
semble qu'ici il s'agisse tout
particulièrement de pulsions de
maîtrise telles que «absence de
désordre ». On est donc en
présence d'un désir de parvenir
à un état « sans contradictions
», de « certitude » où toute
question possède sa « bonne
réponse ». « Bien faire »
devient « Bien raisonner
».
Ce n'est pas la
problématique des classes C 1 ou C4
où l'ordre est en quelque sorte obligatoire
; il s'agit ici de l'atteindre par amour ou plus
exactement de le respecter le mieux possible pour
garder l'amour de l'idéal du moi et la
quiétude de savoir que l'on est dans la
vérité. Il
existe donc pour ces professeurs une
intolérance aux contradictions et aux
incertitudes dont les élèves font
parfois les frais (q. 21).
Cet être
idéal que représentent les
mathématiques ne possède pas
seulement une pensée parfaite permettant
d'atteindre la vérité. Il
possède également la beauté,
l'harmonie, la puissance.
La beauté
des mathématiques est le thème de
la question 84 : beauté, harmonie ; c'est
également le thème de la question 89
: objet qui provoque éblouissement et
émerveillement. D. Nordon (Université
de Bordeaux) a effectué une enquête
auprès de 46 chercheurs de son
université. François Le Lionnais a
fait une étude sur « la beauté
en mathématiques » dans laquelle il
distingue deux genres de beauté, une «
beauté classique » et une «
beauté romantique » ; pour exprimer
l'opposition entre les deux, il utilise cette
phrase : « Elle se réduit
essentiellement ici à l'opposition entre
volonté d'équilibre et nostalgie du
vertige. » (Le Lionnais) et il termine son
article ainsi : « C'est ainsi que la
beauté se déploie en
mathématiques comme dans les autres
sciences, comme dans les arts, comme dans la vie,
comme dans la nature. Parfois comparable à
celle de la musique pure, de la grande peinture ou
de la poésie, les émotions qu'elle
éveille sont le plus souvent d'une nature
différente qui ne peut guère se
comprendre lorsqu'on n'en a pas ressenti en
soi-même l'illumination. La beauté des
mathématiques ne garantit certes ni leur
vérité, ni leur utilité. Mais
elle apporte aux uns le pouvoir de vivre des heures
incomparables, aux autres, la certitude que les
mathématiques continueront à
être cultivées pour le plus grand
profit de tous et la plus grande gloire de
l'aventure humaine par des hommes qui n'en
espèrent pour eux-mêmes aucun profit
matériel ».
Les
mathématiques sont bien ici un objet
idéal dont la beauté, faite de la
volonté d'équilibre et de la
nostalgie du vertige, en est une des
parures.
L'unité
est une autre parure des mathématiques.
« Je trouve du plaisir en
mathématiques à aller de la
diversité à l'unité » (q.
115).
La
dernière parure attribuée aux
mathématiques est ce pouvoir qu'elles
donnent à celui qui exerce cette
discipline : « jeu où l'on a toutes les
données en main » (q. 92), moyen de
surmonter les obstacles (q. 85), possibilité
de bien raisonner (q. 113). Ce thème est
justement l'un de ceux qui existent dans la
représentation sociale.
On peut
résumer tous ces thèmes : les
mathématiques paraissent pouvoir apporter
à celui qui les pratique un objet beau,
harmonieux, unifié, tout-puissant. Cet objet
provoque l'éblouissement,
l'émerveillement, la nostalgie du vertige,
un sentiment d'unité et de puissance,
autrement dit la plénitude de
l'être.
L'idéal du
moi peut fonctionner ici comme idéalisation
du propre moi, d'un moi beau,
équilibré, c'est-à-dire sans
conflits, sans chaos, raisonnant bien
(c'est-à-dire ne dé-raisonnant pas)
et possédant la puissance.
Ce mode de
relation où la négation du manque et
le désir de combler l'autre
prédominent va se retrouver dans la relation
aux élèves.
Toute «
opposition » de la part des
élèves (q. 21) est rappel de ce
manque. Il n'y a pas plus de possibilité de
satisfaire tous les élèves qu'il n'y
en a de satisfaire la mère. C'est
pourquoi« ne pas connaître ses
élèves aussi bien qu'un professeur de
français » (q. 22) provoque un «
regret ». Inversemenent le professeur
cherchera à renforcer ce désir de
combler l'élève, c'est pourquoi il
aime que ses élèves viennent lui
parler de « leurs problèmes personnels
» (q. 16), il est « à
côté d'eux » (q. 18), mais il
semble que ce rapprochement ne soit que verbal
puisque le « contact physique » est
évité (q. 35). L'aspect narcissique
de l'attitude du professeur apparaît encore
dans le plaisir qu'il éprouve à
« faire un peu de théâtre en
classe pour intéresser les
élèves (q. 33).
Dans tous ces cas,
même lorsqu'il cherche à
vérifier « tout » le travail de
ses élèves (q. 11), il est celui
qui peut combler le désir de
l'autre. (Voir:
Pascale
ou la machine à distribuer les
maths)
Cette
idéalisation de l'objet mathématique
peut parfois conduire à ce qu'il soit
considéré comme un véritable
objet anaclitique dans la mesure où le
surinvestissement de cet objet est tel que le sujet
devient entièrement dépendant de sa
relation à cet objet. On lira
l'entretien « Jean-Pierre
et le trésor
mathématique
» : dans celui-ci, cet élève
parle de se suicider s'il n'arrivait plus à
suivre en mathématiques.
Dans un entretien,
un professeur
de
mathématiques
nous disait « il n'y a que les maths dans ma
vie », que les mathématiques sont le
« tissu de ma vie », la « trame de
fond », qu'elle était «
greffée sur les mathématiques ».
L'angoisse sous-jacente est celle de la perte de
cet objet, de ce qu'il représente et de la
dépression qui peut s'en suivre.
Chez certains,
l'idéal représenté par les
mathématiques est plus large : «
bien raisonner » ne suffit pas. Ce qui est
alors recherché, c'est une complétude
faite de beauté, d'harmonie, d'unité
et de puissance. Les maths serviront alors à
combler, en partie, la blessure narcissique que
tout individu conserve. Une telle utilisation des
mathématiques a déjà
été décrite, chez les
élèves, dans le mécanisme de
retournement en son contraire (vaincu-vainqueur).
Pour d'autres encore, cet objet
mathématiques aura une fonction de
fétiche en tant que dénégation
du manque : dénégation du manque
d'harmonie, c'est-à-dire de la
présence de conflit en soi,
dénégation du manque d'unité
en soi, enfin dénégation de la
non-toute-puissance. L'objet mathématique
aura alors une fonction de marque ou de masque du
manque qu'il souligne en le déniant, qu'il
reconnaît en le désavouant
Il n'est donc pas
étonnant que ce genre de professeurs soit
« très attentif» aux «
manques » de leurs élèves. Cela
peut expliquer parfois pourquoi ils
préfèrent les « bons
élèves » auprès desquels
ils peuvent trouver par reflet une image
d'eux-mêmes rassurante. J'ai toujours
été surpris par la différence
« d'intérêt » qu'il m'a
semblé percevoir chez certains enseignants
du secondaire et chez des
rééducateurs (orthophoniste, etc.).
Les uns paraissent fonder leur travail sur le
désir d'absence de manque chez leurs
élèves, les autres sur leurs propres
manques.
Catégories
C4
Les questions de la
classe C4 peuvent être
interprétées comme l'expression, soit
d'un processus d'intellectualisation ayant
pour but de maîtriser et à la limite
de refouler des pulsions interdites, soit un
processus de symbolisation ayant pour but
d'aider à la structuration du moi et plus
généralement de la
personnalité.
La question 91
« Ce que j'aime dans les mathématiques,
c'est leur rigueur » permet de se rappeler que
les mathématiques sont souvent
associées à l'ordre, à la
rigueur morale (cf. l'entretien : «
Jean-Pierre
et le glissement de
signifiée»).
La recherche de la rigueur s'allie à la
recherche de la maîtrise, maîtrise des
symbole mathématiques « En
mathématiques, j'ai souvent le plaisir de
voir les choses se mettre en place et s'organiser
» (q. 87) et maîtrise de la classe
« Je donne des devoirs
régulièrement pour contrôler
mes élèves » (q. 29) ainsi que
« J'envoie mes élèves à
tour de rôle au tableau » (q. 10) et
« J'interdis à mes élèves
de fumer pendant mes cours » (q.
12).
Derrière
cette recherche de maîtrise des
mathématiques et de celle de la classe, on
peut percevoir un désir de maîtrise de
ses propres pulsions et tout
particulièrement des pulsions
agressives.
La question «
Je trouve important de faire sentir à mes
élèves qu'on peut se servir de sa
pensée » (q. 27) est l'expression,
justement, de cette prédominance que l'on
attribue à la pensée sur l'affect.
J'interpréterai ainsi ces questions : elles
expriment l'utilisation des mathématiques
comme une modalité de la loi symbolique
ayant pour fonction de structurer le moi. En effet,
dans la mesure où les mathématiques
sont un code universel, elles peuvent être
une expression de la loi symbolique.
C'est ainsi que
l'on peut comprendre qu'un professeur de
mathématiques aime des mathématiques
« cohérentes », « rigoureuses
», « organisées », «
précises», pour lui-même et pour
en faire bénéficier ses
élèves : il y trouve un sentiment
« d'unité », « d'organisation
», de construction, non seulement dans les
mathématiques elles-mêmes, mais pour
lui-même, par leur introjection. C'est la
construction de son moi, de sa maîtrise, de
son unité, qu'il a « l'impression
» d'entreprendre à travers cette
activité ; et dans la mesure où
effectivement les mathématiques sont un
représentant de la loi symbolique, on peut
penser qu'il s'agit bien d'une structuration du
moi.
Cette
structuration du moi peut se faire, me
semble-t-il, de deux façons : par
introjection « Le sujet fait passer, sur
un mode fantasmatique du "dehors" au "dedans" des
objets et des qualités inhérentes
à ces objets » (Laplanche et Pontalis,
loc. cit., p. 209). Les sujets trouvent alors les
mathématiques « cohérentes
», « unifiées », «
solides ». C'est après avoir
projeté ces qualités sur les
mathématiques qu'ils les introjectent dans
leur moi pour acquérir cohérence,
unité, solidité. On peut aussi
envisager un autre processus qui peut exister aussi
chez les sujets classés dans le groupe C3.
On voit ici la limite d'un tel découpage.
Ce processus est
décrit par Lacan dans le stade du miroir.
« L'enfant encore dans un état
d'impuissance et d'incoordination motrice, anticipe
imaginairement l'appréhension et la
maîtrise de son unité corporelle.
Cette unification imaginaire s'opère par
identification à l'image du semblable comme
forme totale ; elle s'illustre et s'actualise
par l'expérience concrète où
l'enfant perçoit sa propre image dans un
miroir. Le stade du miroir constituerait la matrice
et l'ébauche de ce qui sera le moi. »
(Laplanche et Pontalis, loc. cit., p. 452). Les
mathématiques seraient ici cet objet dans
lequel se mirerait le professeur, et dans lequel il
pourrait voir son « unité » et sa
« cohérence » ".
Que ce soit par des
mécanismes défensifs de refoulement
ou d'intellectualisation, que ce soit par
introjection « d'un bon ordre »
représentant de la loi symbolique ou par une
identification à un objet jugé comme
« total », dans tous les cas les
mathématiques ont pour fonction de
rigidifier, de renforcer ou de structurer le moi de
façon plus ou moins bien adaptée. Les
mathématiques sont ici au service du
moi.
Or, il existe chez
les élèves un mécanisme que
j'avais appelé introjection d'un bon
ordre, utilisé tout
particulièrement par les
élèves de séries scientifiques
et qui leur assure une certaine
sécurité. (Voir chez
les
élèves).
On conçoit que les mathématiques,
avec leurs règles, avec leur langage qui ne
souffre pas l'ambiguïté, puissent
être particulièrement propices
à ce type d'investissement ; derrière
cette recherche de maîtrise se profile
souvent une agressivité dont bien des
élèves font les frais. Lorsque le
professeur recherche avant tout la réussite
de ses élèves, il manifeste surtout
la préoccupation d'une certaine
réussite de lui-même, d'une
construction de son moi.
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