Nous avons vu
que les règles d'action concernaient
l'aspect fonctionnel de l'invariant. Par
conséquent, elles constituent le
soubassement direct du champ des conduites
observables pendant le déroulement d'un
schème. Dans une situation donnée, le
sujet construit et développe une
stratégie en fonction du but qu'il souhaite
atteindre. En ce sens les règles d'action
renvoient au concept de finalité.
Dans un
dénombrement il y a une
variété de processus. Cette
diversité de moyens d'action tout
en respectant les caractéristiques
des invariants nécessaires appelle
à considérer la
singularité de chaque processus de
dénombrement.Cette
singularité comportementale nous
questionne sur les participations de
l'affectivité dans les
règles d'action.
Pour
analyser les relations qui peuvent
s'établir avec l'affectivité
nous distinguerons d'une part les
règles en tant
qu'énoncés et d'autre
part les actions que mobilise le
schème dans son
fonctionnement.
Exemple
Si
nous reprenons le schème
du dénombrement
décrit par Vergnaud; son
objectif principal est de
connaître le cardinal d'une
collection. Pour atteindre cet
objectif le sujet devra
établir une correspondance
biunivoque entre chaque objet et
la suite des mots-nombres. Cette
mise en correspondance, repose
sur la connaissance de certains
invariants qui orientent les
activités
perceptivo-motrices, et peut se
présenter sous la forme de
stratégies diverses :
comptage par paires, par trois,
formation de groupements,
organisation en fonction de la
configuration spatiale
etc...
Les règles
"représentées",
tout comme les invariants comportent trois
principales composantes.
- La
matérialité : construite
d'éléments implicites ou
explicites.
- Les structures :
enchaînements etc...
- Les
significations : sens privés et sens
sociaux.
Les règles
d'action "représentées" comprennent
différents éléments langagiers
et des signes naturels ou construits. De ce fait
nous allons retrouver des dynamiques d'intrication
entre l'affectif et le cognitif tout à fait
semblables aux invariants. Cependant les formes
discursives sont relativement différentes :
"on n'explique pas ce qu'il faut faire comme on
explique les propriétés des objets;
en logique on n'écrit pas un algorithme
comme on écrit un système formel"
(1).
Cette différence, d'un point de vue purement
rhétorique, nous amène à
considérer certaines singularités
dans les dynamiques relationnelles qui peuvent en
résulter. L'écriture algorithmique
évoque un rapport à
l'autorité, à la loi. C'est ce
que traduit l'étymologie du mot
règle.
Ainsi nous
retrouvons toute la dynamique pulsionnelle bien
souvent décrite à propos des
mathématiques avec les instances
interdictrices qui lient inséparablement le
désir et la loi. Les règles
d'action peuvent être ressenties comme
substituts symboliques d'une autorité. Refus
de la loi du père, refus de
l'autorité parentale trouveront leur
écho dans les perturbations et les
inhibitions provoquées par la forme
rhétorique de l'ordre et de la
"règle" d'action.
Ces
contaminations s'organisent à travers
les éléments morpho-syntaxiques et
leur développement temporel dans le cas d'un
énoncé discursif. Mais elles peuvent
également apparaître dans des
constructions gestuelles ou sonores. Certains
comportements, certains savoir faire
échappant à tout mode de description
discursif pourront de même subir de
semblables mécanismes d'investissement du
fait que leur structure s'organise dans l'espace et
le temps. Nous pourrions parler dans ce cas de
relations à un "énoncé
sensori-moteur".
Exemple
Un ouvrier,
riche d'un savoir empirique ne pourra pas toujours
décrire le geste précis qu'il utilise
dans la réalisation d'un objet. Tenir un
outil d'une façon très
particulière, renvoie à la
coordination de nombreux facteurs comme
l'habileté, la force, la rapidité,
l'analyse de la situation, la prise de
décision etc... Autant
d'éléments dont il est impossible de
donner une description langagière proche de
la situation réelle. Cependant
l'enchaînement rigoureux qu'ils
réalisent conduit à souligner un
ordre nécessaire. C'est dans la relation
à cet ordre que pourront apparaître
certains mécanismes
d'investissement.
Par
conséquent nous considérerons que
l'affectivité intervient sous deux
aspects:
un premier au
niveau de la relation d'objet à
différents signifiantsqui
constituent la règle,
un
deuxième au niveau de l'ordre que
véhicule la règle à travers sa
structure.
Nous venons de voir
les règles d'action en tant
qu'énoncé nous analyserons maintenant
les actions que mobilise le schème dans son
fonctionnement. A partir de la variable temps nous
distinguerons deux développements de
l'action.
L'énoncé
"représenté" dans la règle
d'action peut précéder
l'action.
Par conséquent il y a anticipation de
l'action au niveau de la représentation.
Lorsque l'action peut se décrire à
l'aide de signifiants langagiers ou autres le sujet
construit un scénario qui prépare
à l'action.
Exemple:Un sportif par exemple, décomposera et
vivra mentalement l'épreuve qu'il va
réaliser dans la mesure où il pourra
analyser la succession des mouvements et qu'il
pourra en construire une représentation
suffisamment explicite. Pendant cette action
"représentée" semblable d'un point de
vue sensori-moteur au langage intérieur
décrit par Vygotski,
nous pourrons considérer que de nombreux
éléments affectifs peuvent
émerger. Toute une dynamique fantasmatique
se met en place dans la relation d'objet qui
s'établit entre le sujet et cette action
intérieure qu'est l'action
représentée. Nous choisirons en
poursuivant l'exemple du sportif, des modes
d'investissement en relation aux fantasmes
d'omnipotence. L'action représentée
se construit en même temps qu'un désir
de réussir, d'être le premier,
d'être le vainqueur, d'être tout
puissant. Cette construction d'un acte
"idéal" introduit la motivation.
C'est dans l'acte intériorisé que
débute l'investissement de
l'action.
Suite à
ce mouvement diachronique où
l'énoncé "représenté"
précède l'action nous pouvons
également observer un mouvement
synchronique. Dans ce dernier cas l'action dans
le milieu et l'action "représentée"
interagissent tout au long de leur
développement. Plus près de la
réalité objective il se produira un
ajustement entre l'acte "représenté"
et l'acte réalisé. Dans ce second
scénario l'acte réalisé
devient source de nombreux signifiants qui peuvent
influencer différentes dynamiques
affectives.
Si nous
reprenons l'exemple du
dénombrement il est bien
évident que les objets
dénombrés pourront
participer à l'élaboration
d'une fantasmatique. On ne dénombre
pas des cailloux comme on dénombre
de l'argent ou des aliments. Nous
observerons souvent des
tâtonnements, des
hésitations. Chaque objet de la
collection à dénombrer
peut-être porteur d'une symbolique
qui influencera une orientation
fantasmatique et les mécanismes de
défense qui peuvent en
résulter. Dans ces cas,
l'interaction s'établit entre
l'acte "représenté" et
l'action sur le réel. Il se
produira une adaptation en fonction de
l'environnement expérimental.
N'a-t-on pas souvent reproché
à Piaget d'avoir choisi des objets
neutres comme les jetons, dépourvus
de sens pour le sujet et qui conduisent en
partie à un évitement des
potentiels
d'investissement.
Nous
venons de montrer certains flux
d'intrication entre l'affectif et le
cognitif pour les règles d'action
qui interviennent dans le fonctionnement
du schème.