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Différent sens
Le silence
correspond au « fait de se taire, de
sabstenir de parler. Le fait de ne pas parler
dune chose, de ne rien dire, de ne rien
divulguer. Absence de bruit ». (Dictionnaire
Larousse Multimédia Encyclopédique)
Dans le domaine
de la musique, le silence est
considéré comme « une
interruption du son dune durée
déterminée ».
Le silence est «
un signe qui indique, dans la notation musicale,
cette interruption et sa durée ». On
dit parfois, savoir « garder le silence
». Le silence est un acte volontaire,
conscient, mais qui, si lon se déplace
dans le champ musical, fait « signe » ;
aussi, comprendre ce qui fait signe dans le silence
de lenfant à lécole est
souvent une préoccupation pour
lenseignant-e.
Dans le domaine
de la rééducation, les enfants
qui ne parlent pas à lécole
sont signalés comme étant «
mutiques ».
Le mutisme
caractérise « lattitude de celui
qui refuse de parler, déterminée par
des facteurs psychologiques, refuse
[
] de sexprimer ou qui est
contraint au silence ». (Dictionnaire
Fondamental de la Psychologie. Paris : Larousse) Le
mutisme est aussi : « absence de parole soit
par défaut de développement du
langage, soit par inhibition volontaire ou
involontaire, soit par refus
délibéré comme dans la
réticence ».
Chez lenfant,
on distingue un mutisme complet dans certaines
formes de psychose infantile et un mutisme
électif en particulier extra-familial
par exemple lorsque lenfant rentre à
lécole et refuse totalement dy
parler dorigine névrotique ou
réactionnelle. Annie Anzieu rapporte
à propos des enfants qui se retiennent de
parler, toutes les luttes internes dont ils sont
lobjet : « A lépoque de
son développement où il affirme sa
personne, le petit homme [...] prend
possession de ses capacités de
contrôle somatique et psychique. Il devient
un sujet parlant, susceptible dopposer un
refus par la parole à qui contrarie son
désir. Le risque, il le connaît
déjà : perdre lamour des
personnes aimées ou tout au moins
sattirer leur agressivité. Le
débat intérieur entre la partie du
moi désirant et celle qui tend à le
maintenir sans reproche, provoque certainement des
oscillations dans lacquisition du
vocabulaire, de la syntaxe, de
lémission verbale. [
] La
culpabilité de parler sous-entend un Surmoi
très précoce [
]
».
Selon cette
auteure, la lutte contre langoisse de la
perte de lobjet absent se traduit dans le
langage. Dans les relations fusionnelles
mère/enfant, le langage ne pourrait
être investi positivement, au sens où
ce moyen de communication deviendrait superflu.
Lenfant se replierait dans une position
archaïque de dépendance dont il se
satisferait. Dès lors, laccès
au langage sera redouté avec angoisse, car
mettant en danger les liens mère/enfant. Il
signifierait pour lenfant
léloignement ou la perte de la
mère, et pour celle-ci, la perte de
lenfant ou de la valeur symbolique dont elle
laurait investi ; parler ou ne pas parler
devient comme un code entre la mère et
lenfant. Le mutisme excluant tout menace de
dialogue entre la mère et lenfant
apparaît, ainsi, efficace en terme de
mécanisme de défense pour
lorganisation psychique de
lenfant.
Sinterrogeant
sur la problématique des enfants de
migrants à lécole, le
psychanalyste Olivier Douville qualifie ces enfants
de « passeurs dentre-deux rives
». Pour lui, le silence dans lequel se
replient ces enfants « a pour but de
maintenir lamour quun des deux parents
porte à lorigine » ; ce
silence à lintérieur duquel ces
enfants semmurent « est une mise
à labri du champ de la parole, non un
refus des enjeux éthiques de la parole
». O. Douville précise que si ces
enfants se taisent, cest pour exprimer
« lépuisement quils
éprouvent entre les exigences de la famille
et celles de lécole ». Il
rajoute que : « Au mutisme de
lenfant, coïncident souvent des
renoncements chez les parents pris par une
nostalgie à déplacer et à
partager des mémoires de lorigine.
Tant quils sont nostalgiques ou
brisés, il est très souvent difficile
à ces pères ou à ces
mères de redonner ailleurs, ici en France,
présence à leurs souvenirs et
à leurs rêves. Des morceaux de sons et
de sens ne semblent plus encryptés que dans
un là-bas impossible à partager avec
un enfant qui, lui, est né ici
»687. A ce titre, la fonction du mutisme
serait « de remettre en chantier les
espaces de transition et de traduction
».
Denise Morel et
Maryse du Souchet-Robert pour leur part,
émettent lhypothèse selon
laquelle les enfants de migrants seraient pris au
piège dun entre-deux culturel à
lintérieur duquel la connaissance
approximative de chaque langue gèlerait
« les productions de limaginaire
», barrant de ce fait laccès au
symbolique. Ces enfants seraient pris dans un
double-bind, tiraillés entre «
plusieurs désirs implicites qui peuvent
être ressentis par lenfant comme
antagonistes ». Aussi, cest la
souffrance dune intériorisation
difficile de volontés contradictoires que le
silence de lenfant mettrait en
évidence : dune part, les parents de
ces enfants désirent ardemment
sintégrer à la vie
socio-culturelle du pays daccueil,
dautre part, tenant à rester
fidèles à leurs origines, ils pensent
quune démarche
dintégration trahirait
lenseignement de leurs pères. Cette
double position serait insoutenable pour les
enfants qui reprendraient à leur compte ces
injonctions paradoxales les conduisant parfois au
silence.
Mais le silence
permettrait-il de rester malgré tout relier
au langage ? Dans son ouvrage « Le nom sur
le bout de la langue » lécrivain
Pascal Quignard décrit la tension dans
laquelle sa mère maintenait son entourage
dans sa quête à retrouver un mot
perdu, un mot qui se tenait « sur le bout
de la langue », comme il le rappelle
:
«
Brusquement, ma mère nous faisait
taire. Son visage se dressait. Son regard
séloignait de nous, se perdait
dans le vague. [...] Maman cherchait
un mot. Tout sarrêtait soudain.
Plus rien nexistait soudain.
[
] Nous étions aux
aguets, comme elle. Nous laidions de
notre silence. [...] Nous savions
quelle allait faire revenir le mot
perdu, le mot qui la
désespérait. [...] Et
son visage sépanouissait. Elle
le retrouvait : elle le prononçait
comme une merveille. [...] Tout mot
retrouvé est une merveille »693.
Cest à cette attente, à
cette tension de lattente
provoquée par lespoir de
retrouver le mot perdu, que
lécrivain dit sêtre
identifié lorsque, par deux fois, il
devint mutique, épreuve dont il garde
la trace : « Jétais cet
enfant précipité sous la forme
de cet échange silencieux avec le
langage qui manque. Je fus ce guet
silencieux. Je devins ce silence, cet enfant
en "retenue" dans le mot absent sous forme de
silence ».
Ayant investi
lespace de lattente du mot,
lauteur dit sêtre
identifié, non pas au silence, mais à
la tension qui précède les
retrouvailles avec le mot perdu. Car de ce lieu, il
pouvait observer ce qui rendait sa mère
curieusement présente à
elle-même, alors quelle «
sabsentait » des siens pour ne se
consacrer quà cette quête
dun mot perdu ; cest à
lintérieur de cette absence que
lenfant ressentait le plus sa
présence. Le silence fut, pour
lauteur, un moyen de ne pas tout à
fait « sexiler du langage »,
comme si le silence dans lequel il
sétait réfugié, lui
permettait paradoxalement, de rester relier au
langage.
À quelle
énigme lenfant qui ne parle pas nous
renvoie-t-il ?
Pour Julia
Kristeva, le principe fondamental sur lequel le
monde est érigé, est celui de la
logique de séparation, de la distinction,
qui constitue lordre symbolique. Elle compare
la relation archaïque à la mère,
au monde davant la séparation,
davant la partage et la nomination ; elle
rappelle que dans le texte biblique, après
la séparation des éléments,
cest au tour de lhomme de nommer. Par
cette nomination, on passe « du monde du
silence au monde de la parole, qui distingue ce
dont il est parlé ». Si le silence
de lenfant inquiète ou questionne
serait-ce parce quil renverrait à
lénigme de lorigine, à la
nostalgie (ou à la tentation) de ce monde de
linséparé ?
Face
à ces interrogations, je me suis
demandé quelles «
compétences » lenseignante
dans sa classe devait-elle développer
pour « entendre » le silence de
lélève. Il ma
semblé que la modalité
découte particulière
développée par le psychanalyste
dans le cadre de la cure représente un
outil dont lenseignant pourrait
sinspirer. Il ne sagit pas de
confondre le travail de lanalyste avec
celui de lenseignant ; pour autant,
la conduite que le psychanalyste adopte dans
le cadre de la cure concernant la
règle dabstinence de la parole
de son côté pour libérer
celle du patient peut-elle enrichir la
posture du maître dans sa classe ?
Cette mise en retrait temporaire, cette
présence qui soutient la psyché
du patient en retenant sa propre parole
peuvent-elles constituer des modalités
sur lesquelles lenseignant pourrait
sappuyer pour « entendre » le
silence de lélève
?
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