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Lutter contre la
finitude
Vertige de
transmettre, tentative de tous les temps dans le
paradoxal : transmettre la vie, les savoirs, les
croyances ou les patrimoines, lutter contre
l'oubli. Alors que le passé ne semble plus "
faire tremplin ", les musées connus ou
méconnus, la conservation du patrimoine, le
recyclage des produits jetables, les recherches
généalogiques, " le goût de
l'archive " (voir l'historienne Arlette Farge)
tentent de contrebalancer
l'éphémère. Un tracé
d'autoroute est régulièrement
suspendu pour laisser les archéologues
relever les vestiges carolingiens mis à nus
par les travaux dans le ventre ouvert de la terre,
tandis que les occupants d'un territoire tentent
ailleurs d'éradiquer les uvres d'arts
ou les monuments des vaincus.
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" La
transmission en panne ", " Transmettre un
défi impossible ", " Eloge de la
transmission ", " Risquer la transmission
", " La transmission en question ", "
Devoir de mémoire ", " Crise de la
transmission de la foi ", " Transmettre
son patrimoine ", " Transmissions
psychiques inconscientes ", " La
transmission des patronymes "
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Les titres de
livres, d'articles, de colloques, de débats
s'alignent fiévreusement pour traduire
l'angoisse des sociétés et des
individus face à
l'accélération du temps, à
l'incertitude des modèles, à la
complexité des modes de transmission,
à la surinformation qui brouille l'essentiel
: " le dur désir de durer " comme le
poétisait Paul Eluard qui interrogeait
l'énigme de la vie et de la
mort.
Ce mouvement de
transfert suppose des acteurs- celui qui
transmet et celui qui reçoit
l'héritage, qu'il soit un individu ou une
institution-, un contenu à
transmettre, un véhicule - l'objet
intermédiaire- , et un sens à
faire émerger dans un contexte
évolutif.
Ces quatre
pôles sont indissociables et posent pour tous
les types de transmission les questions de la
compétence des acteurs, le choix des
contenus et de leur mode de circulation- qu'il
s'agisse des savoirs, de la répartition des
biens pour une donation à des enfants ou des
croyances, des rites et des valeurs d'une religion,
et la détermination d'un horizon commun qui
se construit en marchant et ne se détermine
pas a-priori ou d'un " Grand
Architecte".
Si transmettre est
l'impératif de toute société
pour perdurer et inscrire l'individu dans une
communauté humaine, cette transmission ne
peut se faire qu'à travers des
médiations : des êtres vivants ou des
choses, des espaces ou des objets, des corps
individuels ou des institutions, tout ce que
le
psychanalyste
Winnicott
rassemblait sous le concept d'objets transitionnels
et qui fait inventer par le philosophe Régis
Debray, le concept de médiologie.
Parmi les multiples
facettes du sujet, je vois émerger des
questions essentielles.
Le désir de
transmettre et de recevoir
La question du sens
est étroitement liée au désir
que Levinas exprimait ainsi : " Le temps va quelque
part " : s'il y a trans-mission, il y a mouvement.
De quelle mission s'agit il ? Pour qui , pourquoi
et pour- quoi transmettre ?
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Que serait
une humanité sans mémoire
?Deux dimensions rendent compte de cette
question :
un axe
vertical, diachronique qui traverse
les générations, dans une
démarche de filiation réelle
ou symbolique, où l'adulte,
l'ancêtre, le parent, le
maître, le guide spirituel sont en
position haute,
et un
axe horizontal où se partagent
des expériences, des expressions
artistiques, des témoignages, des
récits de vie que le philosophe
Régis Debray, lui, fait
plutôt relever du registre de la
communication. Je ne fais pas pour ma part
cette distinction et considère que
l'axe vertical et l'axe horizontal,
relèvent tous deux de la
transmission, l'une à travers le
temps, l'autre à travers
l'espace.
L'axe
diachronique a pour fonction d'inscrire
l'individu dans une
généalogie et d'assurer une
filiation historique. Mais l'homme a
également besoin pour tisser un
lien social dans le présent, de
cet axe horizontal , "
géographique ", spatial, qui
génère de l'affiliation
.
L'axe
vertical, se subdivise lui-même
en deux circuits .
*L'un,
relève de la transmission
intergénérationnelle,
c'est-à-dire entre deux
générations en contact dans
le présent , qu'il s'agisse des
parents ou des grand- parents ( le
rôle de ces derniers est mis en
avant actuellement , avec
l'éclatement des familles)
.
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Les
choses se transmettent là
par la parole, l'imitation, le
verbal et le non-verbal, de
façon visible ou à
notre insu, et par des objets
intermédiaires.
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Commune
présence
Tu
es pressé
d'écrire,
Comme
si tu étais en retard sur
la vie.
S'il
en est ainsi fais cortège
à tes
sources.
Hâte-toi.
Hâte-toi
de transmettre
Ta
part de merveilleux de
rébellion de
bienfaisance.
Effectivement
tu es en retard sur la
vie,
La
vie inexprimable,
La
seule en fin de compte à
laquelle tu acceptes de
t'unir
René
Char.
Le marteau sans maître,
1934
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*L'autre, relève du
transgénerationnel, au sens clinique,
c'est-à-dire de la transmission psychique
inconsciente, circule le plus souvent dans l'insu
à travers les secrets de famille,
émerge parfois dans les pathologies, mais
aussi dans le mystère des choix
professionnels, des réussites et
échecs, des choix amoureux ou des vocations.
Comme le rappelle le psychanalyste Serge Tisseron,
ces phénomènes relèvent
d'hypothèses et donnent lieu plutôt
à des influences qu'à des
déterminations, car celui qui en
hérite a sa propre liberté pour
métaboliser à sa manière ce
qui circule .
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Pour
que ceux qui en bénéficient,
héritiers ou pairs puissent
s'inscrire pleinement dans le processus
d'humanisation évoqué par
Edgar Morin, les savoirs doivent emprunter
ces deux chemins. Celui de la
flèche du temps, chère
à Hubert Reeves qui
détermine la complexification des
connaissances, et l'axe horizontal qui par
la diffusion des savoirs n'a pas seulement
fonction d'informer, mais d'assurer une
véritable coopération
humaine.
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L'exemple
des créations artistiques de
rescapés de génocides l'illustre bien
: en vertical, il se transmet la mémoire
historique des faits et des souvenirs , et dans
l'horizontal le témoignage partagé,
réintègre l'individu dans la
communauté humaine dont la folie des hommes
avait tenté de
l'éradiquer.
L'asymétrie
" Il faut
creuser la différence pour transmettre
", affirme Gabriel Ringlet. Dans les postures
classiques, la relation pédagogique ou celle
du maître au disciple, est fondamentalement
dissymétrique pour que circulent les
savoirs.
L'autorité,
au sens étymologique de " faire
croître ", " rendre auteur ", qui
ne peut se confondre avec la coercition, est la
condition nécessaire pour éveiller le
désir de savoir, en sachant bien que la
transmission est par avance fissurée par le
choc des mondes de chacun des acteurs.
Cependant, dans
certaines formes de circulation des savoirs, comme
dans Les
Réseaux réciproques de
savoirs
(RERS), l'asymétrie est moins
évidente et s'exprime dans l'alternance des
influences. Nous sommes aussi désormais
confrontés à des situations nouvelles
où il y a renversement des filiations
d'apprentissages comme nous le voyons dans
l'habileté des petits enfants qui initient
les parents ou les grands-parents aux
mystères et embûches des ordinateurs,
téléphones portables, appareils de
photos numériques et autres technologies de
pointe sans cesse renouvelées.
Il n'y a pas de
progrès sans perte. Jean
Paulhan
Non seulement
la transmission a pris le pas sur la tradition,
mais elle est constamment prise dans une tension
entre des exigences et objectifs contraires
:
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perpétuer
et sauvegarder tout en diffusant,
séparer pour relier et unir
à nouveau, conserver et changer,
concilier la tradition et l'innovation,
entre rupture et
continuité.
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C'est accepter
l'idée que l'on ne transmet pas à
l'identique et que ce que l'on fait circuler est
destiné à être
altéré par le monde spécifique
de l'héritier qui va
l'interpréter.
En fait la
transmission ne se justifie que pour affronter
l'énigme de la vie et de la mort : nous
héritons en premier lieu parce qu'il y a
mort et disparition, et donc elle ne peut se
confondre avec la répétition : " On
ne se baigne jamais deux fois dans le même
fleuve " proclamait déjà la sagesse
d'Héraclite.
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"C'est
en travaillant son passé
qu'on prépare
l'avenir.
Nous
avons en nous une mémoire
du futur. Ça peut
paraître étrange,
mais c'est cette mémoire
du futur qui peut nous guider
vers un monde qui ne sera pas, je
pense, sans convulsions; il est
impossible de naître sans
déchirure. (...) Il n'y
aura pas de lendemains qui
chantent (...) La
difficulté d'être au
monde est continue.
Comme
on parle maintenant de formation
continue', je parlerais de
"naissance continue".
Henry
Bauchau
(interview)
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Transmettre,
c'est perdre plusieurs fois : d'une
part, nous savons que nous avons
déjà perdu une partie de ce
que nous avions reçu, d'autre part
quand nous transmettons un savoir ou des
valeurs, l'acte même nous modifie et
modifie ce que nous savions en fonction de
ce que nous avons dû mettre en jeu
pour accéder à l'autre.
Enfin nous perdons une troisième
fois quand nous constatons ce que
l'élève, le disciple, nos
enfants, les acquéreurs de notre
patrimoine professionnel, les
bénéficiaires d'une donation
ont ajouté ou retiré
à ce qui circule.
" J'ai
mis trente ans à faire le deuil de
quelque chose qui ne m'appartenait pas
" prononce la vieille directrice dans "
Les mémoires de Jeanne de Valois
" d'Antonine Maillet, qui a vu le
gouvernement canadien reprendre et
transformer l'école qu'elle avait
crée.
On
perçoit là en effet, la
différence entre une transmission
compulsive, répétitive,
pétrifiante et celle, trophique,
créatrice, féconde, propre
au sujet désirant comme
l'évoque Jacques Hassoun dans
"Les contrebandiers de la
mémoire ". Si tout acte
fondateur et créateur
procède de la transmission, c'est
parce que chacun doit pouvoir retrouver
une part de familiarité pour
affronter le nouveau sans angoisse
.
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