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Une journée

d'un professeur de langues aux Etats-Unis

San San Hnin Tun

             La journée que je vais vous raconter ici représente ma vie quotidienne en tant qu'enseignante de langues à l'univeristé Cornell où je travaille depuis 1989. Née en Birmanie, je suis professeur de birman, mais étant donné qu'il y a très peu d'élèves qui s'intéressent à cette langue, j'enseigne aussi le français afin de pouvoir bénéficier d'un poste à temps-complet.

Où se trouve Cornell?

             Dans une petite ville qui s'appelle Ithaca, à 350 km (à peu près) au nord-est de New York. C'est une ville calme, pleine de verdure et entrecoupée de gorges et de cascades, mais couverte de neige la plupart du temps en hiver, qui d'ailleurs dure très longtemps. Bien que proche de New York, on se sent quasiment à la campagne à Ithaca: il suffit de conduire cinq minutes pour voir des vaches ou des champs, et même dans de nombreux quartiers résidentiels près de la fac, on voit régulièrement des cerfs, qui viennent se régarler de fleurs et de plantes de nos jardins. Sur le campus de Cornell, on voit bien que c'est une université prospère fréquentée par l'élite, avec ses beaux bâtiments anciens bien entretenus et ses belles pelouses [photo].

             En gros, j'ai l'impression que l'université elle-même est comme une petite ville où l'on trouve tout ce qu'il faut pour vivre: on n'a pas vraiment besoin de sortir du campus, que ce soit pour manger, aller au cinéma ou se détendre (ce qui est un peu ironique car vues les salutations quotidiennes qu'échangent les Cornelliens - profs ou étudiants - on dirait qu'on ne se détend guère: "Bonjour, comment ça va? - Fatigué! ou - Oh, j'ai besoin de dormir… ou - J'attends avec impatience le weekend…"). En fait, il m'arrive parfois de passer une semaine entière à ne vivre qu'entre la maison et le campus, qui est à 15 minutes à pied (bon, ça pourrait être 5 minutes, mais pour ça, il faudrait de longues jambes et l'énergie de la jeunesse!!).

Quant aux ressources pédagogiques

             Il y a, en tout, 19 bibliothèques, qui sont ouvertes de 8h à minuit (certaines jusqu'à 2h du matin), dont deux des plus grandes sont juste à côté de mon bâtiment - l'une pour les "undergrads" (ceux qui font l'équivalent du premier cycle) et l'autre pour les "grads" (l'équivalent du troisième cycle) mais en pratique, tous y ont accès. On peut y profiter de collections importantes - que ce soit de magazines, de livres, de video ou de DVD - en toutes sortes de langues, de l'accès à l'internet, et des ordinateurs portables que l'on peut louer pour quelques heures. On a aussi un centre de ressources pour les langues, qui est à la fois un laboratoire de langues et un atelier, où je peux créer des matériaux pédagogiques pour le birman à l'aide de technologies perfomantes et d'un encadrement spécialisé.

 

Professeur de birman et de français dans une université américaine - un cas particulier!

             En tant que lectrice de langue, la norme est d'enseigner trois cours par semestre - quatre jours par semaine pour les cours au niveau élémentaire et trois jours par semaine pour le niveau intermédiaire. Néanmoins, comme je suis seule responsable du programme de birman, je ne refuse jamais d'étudiants, et je finis donc toujours par enseigner de quatre à cinq cours, tout compris, par semestre. Par conséquent, j'ai un emploi du temps plus chargé que celui de mes collègues.

             L'enseignement de deux langues suppose deux types de défis radicalement distincts: pour le birman, par exemple, les étudiants sont, en principe, tous très motivés, en revanche, comme il n'y a pas assez de manuels publiés pour tous les niveaux, j'ai constamment besoin d'en créer, ce qui rend mon travail à la fois plus stimulant et plus stressant. Pour le français par contre, la difficulté se situe au niveau du choix des très nombreux manuels disponibles sur le marché, et d'autre part, il est souvent difficile de parvenir à motiver mes étudiants. A Cornell, les étudiants du premier cycle n'ont pas besoin de choisir leur spécialité avant leur deuxième année. Toutefois, ils sont obligés de suivre des cours de langues pour attester de leur "compétence" dans une langue étrangère. L'ironie est qu'ils peuvent "réussir" à un cours tant qu'ils n'ont pas la note "F" (traduction: l'échec total qui est presque fictif chez les étudiants américains). Ainsi, on a des étudiants très peu enthousiastes dans nos cours. . .ce qui m'oblige à inventer des activités d'exploitation, (ce qui est plus dur que de suivre mécaniquement les leçons et les exercices du manuel), et de trouver des moyens de les exposer aux aspects socio-culturels ainsi que littéraires de la France, sans encourager les stéréotypes. De plus, avec le système semestriel (qui dure à peu près trois mois et demi), on a chaque semestre de nouveaux étudiants dont on essaie de comprendre les forces et les faiblesses - une information importante qui nous facilite la tâche pour les aider avec leur apprentissage, tout en suivant le syllabus prévu, tandis qu'en birman, il y a une certaine continuité qui me permet d'observer de près les progrès de chaque étudiant.

             Le birman est aussi une langue pour laquelle les études linguistiques sont assez limitées. Je profite donc de ma formation en linguistique, et de l'ambiance qui favorise la recherche pour me plonger dans la mine d'or qu'est la langue birmane. En gros, mes journées sont partagées entre les cours, la préparation de leçons, les corrections, les projets de développement de supports pour le birman, et les recherches, ce qui ne me laisse malheureusement pas le temps de souffler!

 

Une journée type: le lundi

             5h30/6h - Je me lève toujours de bonne heure, dans l'espoir d'aller à la gym dès l'ouverture à 6h ou de nager à 7h, mais quand je commence à calculer le temps qu'il me faudrait pour une séance - 10 minutes aller-retour, 60 minutes d'exercices, 30 minutes pour la toilette, en tout presque 2h - je me rends vite compte que ce n'est pas une bonne idée, vu tout ce qui me reste encore à accomplir avant d'arriver à la fac. Alors, ayant à nouveau les pieds sur terre, je prépare mes leçons ou fais des corrections en prenant le petit-déjeuner.

 

             9h30 - Je m'apprête à partir pour le campus. D'abord, je traverse un pont suspendu qui donne sur la gorge Fall Creek (photo). Je grimpe ensuite une cinquantaine de marches (qui est un bon indicateur pour savoir si je suis en forme ou non). Quand j'arrive au sommet, je tombe sur le musée Johnson (dont l'architecte est I. M. Pei, le même que celui de la Pyramide du Louvre) ce qui signale déjà mon arrivée sur le campus. Puis je passe devant deux autres bâtiments et me voilà bien arrivée à Morrill Hall où se trouve le département de Romance Studies (composé de trois sections - français, espagnol, et italien) où je passe le plus clair de mon temps.

             10h - Début de mon heure de bureau - pour recevoir des "advisees" (les étudiants que l'on est chargé par l'université de conseiller pendant toute l'année) ou des étudiants de mes cours qui ont des questions - qu'elles soient au sujet des leçons ou des notes dont ils veulent se plaindre. . . Les jours où je n'ai pas de visites, je fais mes courriels - qu'ils soient personnels ou professionnels - ou je feuillete des magazines ou surfe sur le web en espérant trouver de nouvelles lectures pour les étudiants en birman.

             11h - L'heure de mon premier cours de birman. Comme il n'y a qu'un élève, je le reçois dans mon bureau qui me sert de salle de classe, et que je partage avec un prof de portugais.

             13h25 - Après un déjeuner rapide dans le bureau, tout en faisant des corrections ou en lisant des mails ou les nouvelles sur internet, vient l'heure du cours de français - un cours de composition et de conversation au niveau intermédiaire - qui est dans un autre bâtiment. Il faut donc compter 5-10 minutes de marche. En arrivant en classe (selon la norme, il y a de 15 à 18 étudiants par classe, mais ce semestre, par chance, je n'en ai que 11, ce qui m'arrange bien pour les corrections), je les mets à l'aise à l'aide des salutations habituelles (parfois je fais semblant d'être choquée de les entendre parler en anglais, ce qui les fait rire ou se défendre, mais tout est pris à la rigolade)[photo], ce qui est suivi des annonces pour les devoirs à rendre.

             Ensuite, je commence les activités d'exploitation prévues - jeux de rôles, échange d'idées basées sur les lectures au programme, préparation de questions à poser aux camarades de classe, discussions guidées, etc. - qui les forcent à participer activement.

             Selon le modèle pratiqué à Cornell, le syllabus et les plans détaillés pour les devoirs sont distribués aux étudiants à l'avance ou affichés sur le web. Les étudiants sont censés venir en classe bien préparés - étudier la grammaire à l'aide du manuel, dans lequel tout est bien expliqué, (et parfois même en anglais); faire des exercices de grammaire mécaniques qu'il faut ensuite corriger soi-même (les cahiers d'exercices viennent avec une grille de réponse); lire les lectures au programme et réfléchir à des sujets de discussion, etc. Pour les compositions, ils ont d'habitude le choix du sujet - une pratique justifiée par la théorie selon laquelle les étudiants écrivent mieux quand ils ont quelque chose à dire…Une telle méthode permet aux étudiants de faire des progrès à leur propre rhythme, et d'utiliser la langue d'une manière authentique (c'est à dire dans un but communicatif). Cela marche bien avec les bons élèves: c'est donc un vrai plaisir de les voir tenter de s'exprimer. En revanche, c'est aussi un système dont profitent les étudiants paresseux, peu concentrés, ou ceux avec une personnalité extrovertie qui ne se gênent pas de raconter leur vie en un franglais qui nous blesse l'oreille. Dans ces moments là, mon métier devient désespérant et je perds la foi…

             14h30 - Retour à Morrill pour le cours de birman au niveau élémentaire. C'est un cours assez facile à enseigner, au risque d'être peu stimulant pour moi, avec des dialogues artificiels et des répétitions mécaniques à faire (fautes d'exercices que l'on trouve dans les cahiers de grammaire pour le français par exemple), mais grâce à l'enthousiasme et la curiosité de l'étudiante, et la passion que nous partageons pour la linguistique, je ne m'ennuie jamais dans ce cours, ce qui n'est pourtant pas la norme pour les cours de ce niveau …

             15h35 - Dernier cours de la journée - c'est un cours de birman, avec, là encore, un seul étudiant mais au niveau avancé. Ce cours est un vrai défi parce que nous étudions des textes au sujet des lois religieuses en birman archaïque - un sujet où je ne suis point experte. Qui plus est, les manuscrits sont mal copiés, ce qui rend les textes peu cohérents, et des textes qui sont déjà difficiles le deviennent plus encore. En général, ce cours continue jusqu'à ce que l'étudiant atteigne ses limites, sauf lorsqu'il y a la réunion du département une fois par mois: dans ce cas-là, nous finissons à 16h30.

             Après ce dernier cours, j'essaie de faire ma correspondance et mes devoirs administratifs. Autrefois, je pensais que de rester au bureau jusqu'à ce que j'aie tout fini me permettrait d'être tranquille à la maison le soir, mais j'ai fini par me rendre compte récemment que c'était une erreur car le travail d'enseignante-chercheuse est infini… Le soir, après le dîner, vient l'heure des corrections quotidiennes ou de la recherche, et il ne m'arrive que rarement de me coucher avant minuit. De temps en temps, je consacre la soirée à dîner avec des amis ou à voir un film (pendant lequel je finis souvent par m'endormir: cela m'est même arrivé pendant Pulp fiction - un film d'action culte pourtant!!)

             Malgré l'impression stressante que donne ma journée d'enseignante telle que je viens de la décrire, j'avoue que cette vie me convient - c'est une vie satisfaisante qui me permet à la fois de me consacrer à la pédagogie et aux recherches, qui sont toutes deux centrées sur la langue: je suis en fait reconnaissante de la chance que j'ai à Cornell de pouvoir pratiquer un métier qui me passionne. Tout d'abord, comme m'a dit une étudiante, je n'ai pas à me plaindre d'être payée pour lire (bien que la lecture pour le pur divertissement devient de plus en plus rare…).

             De plus, bien que les étudiants ne nous accordent pas toujours un respect sans failles (comme c'est le cas en Birmanie), et que la mentalité commerciale d'une université privée puisse être démoralisante pour des profs préoccupés par le qualitatif, je suis ravie de mon sort. D'ailleurs, que demander de plus que d'être à Cornell et de profiter de l'air pur et de belles vues! Si seulement mes étudiants profitaient davantage des ressources disponibles (dont rêveraient des jeunes d'autres parties du monde), mon métier serait plus que parfait …

             Je tiens à remercier mes amis, Andrée Grandjean-Levy et Vincent Bucher (qui, comme moi, ont connu la vie à Cornell) pour leurs encouragements et pour leurs suggestions quant au peaufinement de cet article. San San HNIN TUN

Réaction

<<Bonjour, j’ai trouvé votre récit passionnant, très informatif. Je suis moi même frano/américain et suis arrivé il y a un mois à Chiang mai, je compte enseigner l’anglais, le français et de l’espagnol si je trouve des amateurs.. Merci encore pour ces renseignements et d’avoir partagé votre quotidien.>>

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