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Éléments de mon expérience professionnelle

 Chantal COSTANTINI

          Dans l’exercice de mon métier, j’ai souvent été confrontée au silence des enfants ; d’abord parce que je n’ai pratiquement exercé qu’en petite section d’école maternelle, là où l’on assiste aux premières émergences du langage chez l’enfant et que ces débuts balbutiants sont constitués de silences. Mais la question du silence se posait aussi pour moi en tant que « sujet » du fait de mon appréhension à parler.

           Convaincue de la démarche préconisée par des linguistes telles que Laurence Lentin consistant à immerger les élèves dans un « bain de langage », je parvenais toutefois à éviter cette obligation de parler en « noyant » mes élèves dans des activités « à faire » ou « à montrer ».

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           J’avais particulièrement investi le domaine des « arts plastiques » à l’intérieur duquel pouvaient à la fois se déployer ma créativité et celle de mes élèves, mais surtout, pouvait s’exposer. Ce détour par des activités de l’ordre de l’agir me dédouanait d’un travail que je savais indispensable, mais difficile à mettre en oeuvre de mon côté. En montrant, en exposant, je prouvais l’intensité du travail que je proposais aux élèves, tout en sachant au fond de moi, que je manquais certainement le « vrai » travail, que je le contournais. Mais comme le dit Francis Imbert : « Alors la parole se tait et le sujet se terre »373.En ce qui concerne l’enseignement de la langue orale, je parvenais à faire progresser les élèves au niveau de la syntaxe, à structurer des séances de langage de telle façon qu’il y ait des échanges structurés entre les participants. Pourtant, je sentais que parler à l’école relevait d’autres enjeux.

           Parler, c’est bien plus qu’assembler des phrases pour dire une pensée ; parler, c’est aussi dire de soi, dire ce qu’il y a d’unique à soi, qui engage et met en péril parce que par la parole, on s’expose aussi face aux autres.

 

Quelle place peut avoir cette parole à l’école ?

           Jusqu’où cette manière de maintenir chacun dans l’anonymat de soi allait me satisfaire ? La parole fonctionnelle enferme la relation entre enseignant et enseignés ; cette parole donnerait à l’enseignant la maîtrise de la relation, révélant ainsi « son aliénation à une image de soi »374, condamnant « l’autre à se taire »375, comme l’écrit F. Imbert.

Dans mes classes de petite section d’école maternelle, les enfants qui ne parlent pas me dérangent au niveau professionnel, mais leur silence « arrange » d’une certaine manière mon désir d’anonymat, où chacun ignore l’autre dans ce qu’il est, même si enseignant et enseignés sont liés à l’école, par « le savoir ». Cette bataille qui se livre à l’intérieur de ces enfants qui ne disent pas un mot, me questionne moins que celle qui s’exprime à travers les enfants qui crient et qui tempêtent pour m’alerter. Par leurs « cris » muets, j’oublie facilement ces enfants qui ne parlent pas ; dans une relation apparente d’indifférence, nier l’autre en tant que sujet semble me convenir.

 

           À la suite de ces questionnements issus de ma propre expérience professionnelle, je me suis demandé comment le silence de l’enfant à l’école interrogeait le rapport au savoir de l’enseignant, en m’appuyant sur la définition du rapport au savoir telle que l’a proposée Jacky Beillerot : « Processus par lequel un sujet, à partir de savoirs acquis, produit de nouveaux savoirs singuliers lui permettant de penser, de transformer et de sentir le monde naturel et social » Tout d’abord, je me suis intéressée aux conditions qui favorisaient l’entrée dans le langage chez l’enfant, et en quoi ces connaissances pouvaient, dans le cadre scolaire, aider à développer son langage, ou plus exactement, susciter son désir de parler.

           J'évoquerai tout d’abord, deux situations issues de mon expérience professionnelle qui ont suscité mes premiers questionnements

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Éléments de mon expérience professionnelle

Amina

           « Ah, celle-là, il faut qu’on la fasse parler, aussi ! », dit un jour la dame de service de ma classe. « Faire parler » Amina devint pour moi comme une sorte de mission que je n’avais pas l’intention de confier à quelqu’un d’autre. Alors que je redoute d’entrer en relation duelle avec les enfants, je m’engage dans un travail particulier avec Amina. Qu’est-ce que cette « enfant qui ne disait rien » vint raviver en moi ? Amina a trois ans et ne réagit ni aux bonjours, ni aux sourires ; le moment de regroupement pour écouter les histoires lui est intolérable. Elle se retourne sans cesse sur sa place, lève les yeux, bouge la tête, semblant m’indiquer que tout cela ne lui dit rien, ou la déborde ; dans ces moments-là, elle ne se tient plus, et je n’arrive pas à la contenir. Son regard, quand je lui adresse la parole, me déconcerte. Il semble vide, sans désir, sans demande. Comme le dit Marcel Postic : « Chacun se recherche pour l’image de soi qui lui est renvoyé, avec angoisse le plus souvent, pour l’éducateur qui revoit surgir de vielles interrogations, pour l’enfant qui découvre l’intrusion de l’autre dans son Moi »

           L’occasion d’évolution que représente la relation éducative ne résulte-t-elle pas de l’action mutuelle entre enseignant et enseignés ? Mais que faire quand la relation tarde à s’établir ? Depuis la rentrée des classes, Amina, aux grands yeux sans expression, ne rit pas, ne pleure jamais. Un jour, dans la cour de récréation, je joue au ballon avec elle, et alors que le ballon lui échappe et se perd au loin, je constate que cela la laisse indifférente. Elle ne retourne pas vers moi, ne me sollicite d’aucune manière pour reprendre le jeu. D’autres enfants se précipitent déjà pour la relayer dans cette relation privilégiée; mais Amina s’en va au loin, se perd, comme le ballon. Je la vois, devenant tel ce ballon, un objet, comme si elle avait compris quel « objet » d’investissement elle représentait pour moi. Je récupère le ballon et le lui relance plusieurs fois sans grand intérêt de sa part, jusqu’à ce que le ballon lui échappe à nouveau et qu’il soit attrapé avec joie par un autre enfant. Amina court alors derrière l’enfant pour reprendre son ballon ; en larmes, elle crie « maman ». Amina me rapporte fièrement son ballon, le visage illuminé par un large sourire. Est-ce une victoire ?

           Laurent Danon-Boileau fait remarquer que le travail avec des enfants « mutiques » commence dans le jeu, le premier objectif étant que l’enfant produise des répétitions d’actions dont la construction serait un préalable à l’émergence de la parole parce qu’elle ouvre la porte de l’univers des signes . Il ajoute que « dans une succession de phases, tout événement devient le signe précurseur de celui qui le suit. En même temps, il est la trace de celui qui l’a précédé ». Le thérapeute peut alors introduire de légères perturbations afin de favoriser la naissance d’une représentation, car ce n’est que confronté à l’écart entre ce qu’il prévoyait et ce qui arrive, que l’enfant fera l’effort de se représenter les choses. Mais les perturbations introduites dans le rituel ne seront efficaces que si elles sont supportables symboliquement par l’enfant. Pour l’auteur, le langage « a pour fonction de dire l’invisible à partir d’un visible partagé […]. La parole permet avant tout à celui qui parle de se préciser pour lui-même ce qui lui manque ».

           Amina, que j’imaginais sans désir, sans vie, luttait pour récupérer son ballon, objet d’intérêt pour moi, comme pour elle à présent. Cet enchaînement de faits me questionne au-delà de la prouesse d’Amina. Elle a parlé, et elle a dit : « maman ». A qui ce mot s’adressait-il ? La charge transférentielle qu’Amina projette sur ma personne me mobilise encore plus.

           Quelques jours après, à l’occasion d’une expérience de découverte des lampes de poche, j’inscris Amina dans un groupe où se retrouvent des enfants parlant bien, d’autres moins. Je me tiens un peu en retrait du groupe, pour observer et noter ce que disent les enfants, ceci dans le but de transmettre en réunion de maîtres ce qui fera l’objet d’une réflexion pour notre projet d’école, dont le thème est « d’aider au développement du langage explicite chez l’enfant à partir de situations d’expérimentations scientifiques ». Plusieurs enfants en effet s’expriment en manipulant, trouvent le curseur qu’il faut pousser pour allumer la lampe ;

           Amina voit les effets de la lampe mais ne parvient pas à l’allumer. Après quelques essais infructueux, elle m’appelle du regard, mais je n’interviens pas ; restant à l’écart, je poursuis mes observations en continuant ma prise de notes. Amina se tourne finalement vers une enfant assise près d’elle, en lui montrant sa lampe et en l’interpellant : « maman, maman ». La petite fille, Juliette, lui répond immédiatement : « hé, j'suis pas ta mère. Si tu veux que je te montre, c'est comme ça », en lui indiquant comment manipuler le curseur. Amina ne sollicite pas Juliette par hasard; Juliette a un statut particulier dans la classe. C’est un peu mon assistante, le prolongement de la maîtresse, une « maman » numéro deux. Le lendemain, alors qu’un autre groupe expérimente les lampes de poche, Amina s’approche, tourne autour, s’éloigne, revient. Un enfant quitte sa place parce qu’il a « fini de jouer aux lampes », nous dit-il. Amina qui rôde près de l’atelier d’expériences, s’empare alors de la lampe restée sur la table. La lampe-objet, qui ne s’inscrit plus dans une relation privilégiée avec moi, mais dans le projet qui anime le groupe, la lampe, en tant « qu’objet du savoir » semble signifier quelque chose de nouveau pour Amina.

 

           Je me demande alors de quel ordre sont ces liens tissés entre elle, les expériences de la lampe et moi, depuis ce jeu de ballon jusqu’à ces nouveaux comportements. Amina, en prononçant un mot, commence à exister, pour moi, pour elle. Ex-sister, se situer hors de la confusion. Elle dit « maman », ce n’est pas dans sa langue maternelle, mais c’est le seul mot qui lui vient dans cette situation d’école, le seul qui l’habite. Depuis la rentrée, d’autres mots sont à sa disposition, mais ils n’ont pas pris « corps » en elle. Quant à Juliette, en sachant rester à sa place, elle aura permis de structurer plusieurs choses. L’attitude de Juliette me renvoie ainsi à mon jeu de ballon avec Amina, jeu qui a déclenché la « mise en route » de la parole. Ce jeu ayant suscité l’envie chez les autres enfants, Juliette, par son attitude, pose une question :

la position que j’ai adoptée dans le jeu de ballon avec Amina, me précipite dans une fonction « maternelle » qui n’est pas passée inaperçue auprès de Juliette, et qui a comme déplacé ma fonction d’enseignante. Ce « glissement » de fonction m’interroge. Se situer « hors de la confusion » veut dire se dégager de la fusion. Mais d’avec qui ?

           S’en dégager faciliterait l’émergence de la parole, cette parole émise comme des déclinaisons du mot « maman », l’absente, celle qui est un peu plus loin, et qui permet de dire et de nommer. De quoi s’empare Amina quand une place devient vacante, à la table des expériences avec les lampes de poche ?

           Comment s’y est-elle sentie autorisée ? Etait-ce mon attitude de retrait, présente, mais pas tout à fait, ou bien l’expression de son premier mot qui l’inscrit enfin à l'école ? Un chemin a été parcouru pour elle : Amina rejoint la communauté. [...] Mais quel ne peut être son effarement quand cette langue, sa langue […], elle la perçoit comme n’étant pas celle des autres […]. Faut du temps pour comprendre que ces autres partagent une langue dont elleest exclu. L’étranger, c’est elle […]. Qu’en est-il alors de cette langue des origines ? Dans quelle clandestinité ne risque-t-elle pas d’être précipitée et de quel interdit ne va-t-elle pas être frappée ? Une langue dont on ne fait pas commerce devant les autres, ceux du dehors, langue domestique, reléguée à l’échange familial et non culturel, elle est du secret . Amina est d’origine africaine, sa langue maternelle n’est pas le français ; j’ai cependant le sentiment que la question de l’origine n’est pas ici seulement en cause. « L’exilée », c’est elle, exilée d’une langue qui la retient captive, sorte d’exil intérieur, que je reconnais en moi à travers cette enfant.

 

           Animée par toutes ces questions sur le langage, je m’intéresse dans un premier temps aux ouvrages pédagogiques traitant de cette problématique ; un titre retient mon attention : « Pour que chacun parle ». Pensant trouver des pistes afin de soutenir mes intuitions, je remarque que, après quelques considérations psycholinguistiques, on arrive à « l’essentiel » du contenu de l’ouvrage : « vous installez six enfants à une table, vous leur distribuez des cartes que vous aurez préalablement confectionnées, puis chaque enfant à son tour posera une question… ».

           Le livre à peine ouvert, est aussitôt refermé. Je reste perplexe : les enfants seraient-ils traités comme ces cartes que l’on distribue ? Qui sont les objets, qui sont les sujets ? Et sur quel « bouton » doit-on appuyer pour que les « questions » se déclenchent ?

 

           Au cours du séminaire de « Démarche clinique », lorsque j’évoque le cas d’Amina, on me questionne sur ma façon d’être mère ; je résiste à répondre, car je pense tellement que l’école dite « maternelle » interroge la fonction paternelle puisqu’elle participe à la séparation entre la mère et l’enfant, et que la contradiction qu’elle porte en son nom accentue les paradoxes. J’avance ensuite l’idée de « trahison familiale » dans le fait de retenir sa parole à l’école. Une étudiante me dit que lorsque je parle de « trahison », elle entend « tradition ». Cette intervention me gêne. En pensant à l’association entre les mots trahison-tradition, l’histoire d’Abraham me revient en mémoire, cette histoire fondatrice du peuple juif. Abraham a pris le risque de briser les idoles de son père, de s’opposer à la « tradition », et pour cela, sera chassé de sa maison. Pour grandir, s’individuer, faut-il trahir, quitter la maison de ses père et mère, passer sur une autre rive, partir habiter une autre langue ? En hébreu, la racine étymologique du mot ivri, « hébreu », composée des mêmes lettres que le nom Avraham, veut dire, le côté, la rive. Une part de mon identité est ébranlée. D’une certaine manière, ce que j’aurais préféré ignorer s’impose à moi :

la question de l’entrée dans le langage s’inscrit dans la problématique de la séparation.

           J e me sens concernée en premier lieu.

 Fathia

           De retour à l’école après un congé de maternité, je suis confrontée à une situation qui me trouble. Alors que je surveille la récréation des petits, j’entends distinctement dans la cour des grands, quelqu’un qui interpelle un enfant en prononçant distinctement son prénom et en martelant chaque syllabe, comme une remontrance : Bar/to/lo/mé, Bar/to/lo/mé. Je me retourne alors, persuadée de trouver Anne-Marie, la maîtresse des grands ; mais il s’agit de Fathia, une petite fille qui était dans ma classe en petite section, et dont je m’étais beaucoup occupée. Fathia présentait des traits autistiques et il avait été question de l’orienter à temps plein vers un hôpital de jour tant son comportement était alarmant. Fathia parle, elle a presque six ans, c’est la première fois que j’entends le son de sa voix. Elle parle, mais sa voix ne semble pas à elle ; c’est une voix empruntée. Là, c’est à la maîtresse des grands ; d’autres fois, passant devant ma classe, elle « prend » la voix de sa maman pour me dire bonjour avec la même intonation que celle de sa mère. Je suis bouleversée, non par le fait qu’elle parle, mais parce qu’elle ne parle pas « elle ». Ce qui est très marqué chez Fathia, me renvoie à d’autres réflexions : qui parle vraiment sa propre langue ? Voyant Fathia courir après un hypothétique Bartholomé, je me demande si tout en l’appelant, elle a conscience qu’il s’agit d’un enfant, d’un autre ? Comme si l’écart entre le mot et la chose était aussi profond qu’un abîme.

 

 Bibliographie

POSTIC M. 1996, 7ème édition. La relation éducative. Paris : PUF.

 

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